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— Mais pourquoi ?

— Parce que je l’ai juré.

— A qui ?

— A moi-même, à un mort, à ta pauvre mère, ma fille.

A ces mots prononcés d’une voix émue, tous les visages se couvrirent subitement d’un voile de tristesse. — Oh ! si vous saviez ce qu’il m’en a coûté pour apprendre la musique ! poursuivit le vieillard.

— L’histoire, l’histoire ! s’écrièrent les jeunes gens, contez-nous cette histoire.

— En effet, dit maître Basile, c’est toute une histoire. Écoutez donc.

Et, s’asseyant sous un arbre, tandis qu’une foule de jeunes têtes curieuses faisaient cercle autour de lui, il raconta en ces termes comment il avait appris le cornet à pistons. C’est ainsi que Mazeppa, le héros de lord Byron, assis également sous un arbre, raconte un soir à Charles XII la terrible histoire de ses leçons d’équitation ; mais écoutons maître Basile.

« Il y a vingt-trois ans bientôt, l’Espagne était en proie à la guerre civile ; don Carlos et Isabelle se disputaient la couronne, et les Espagnols, partagés en deux camps, versaient leur sang dans cette lutte fratricide.

« J’avais un ami lieutenant de chasseurs au même bataillon que moi, l’homme le plus capable que j’aie connu ; nous avions été élevés ensemble, ensemble nous étions sortis du collège. Nous nous étions trouvés mille fois sur le même champ de bataille, luttant l’un près de l’autre, et nous voulions tous deux mourir pour la liberté ; il était même, si l’on veut, plus libéral que moi.

« Par malheur, mon ami Raymond fut victime d’une injustice, d’un abus d’autorité, d’un de ces actes d’arbitraire que parfois à l’armée commettent les supérieurs et qui dégoûtent le plus honnête homme de la carrière la plus honorable ; dès ce moment, l’officier résolut d’abandonner ses soldats, l’ami de quitter son ami, le libéral de passer aux rebelles, le subordonné de tuer son colonel. A Dieu le père lui-même, Raymond n’aurait pas pardonné une injustice.

« Toutes mes instances furent inutiles pour le dissuader de son projet ; c’était chose décidée : il changerait le shako pour le béret, lui qui pourtant détestait mortellement les carlistes.

« Nous nous trouvions pour le moment dans la province des Asturies, à trois lieues de l’ennemi. La nuit que Raymond avait choisie pour déserter était arrivée, une nuit froide, pluvieuse, apportant avec elle les sombres pensées ; on devait se battre le lendemain. Vers minuit, Raymond entra dans ma tente, je commençais Il m’endormir.

« — Basile, murmura-t-il à mon oreille.