Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/574

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fournissait l’air chaud qui la maintenait dans l’atmosphère, et la fumée qu’elle traînait avec elle formait comme l’enveloppe de cet étonnant aérostat. Celui-ci, tout d’un coup alourdi, vint s’abattre sur Peshtego.

La locomotive continue à nous emporter ; bientôt nous entrons en pleine solitude. Des pins, rien que des pins, sur un sol plat et sablonneux. Les deux rubans de fer sur lesquels court le train semblent se joindre à l’horizon. Cela dure plusieurs heures, puis reparaît encore la nappe transparente et paisible du lac Michigan et une nouvelle ville, Escanaba. Nous nous y arrêtons un moment pour prendre un maigre repas arrosé de lait qu’une armée innombrable de mouches prétend partager avec nous. Une fille diligente et gracieuse nous évente avec un large éventail pour chasser ces hôtes incommodes et nous donner en même temps un peu d’air frais, car il fait une chaleur étouffante. D’autres servantes, non moins empressées, vives, presque rieuses, les cheveux tombant librement sur les épaules (c’est la mode dans ce pays), nous apportent leurs petits plats. Le patron, assis solennellement au comptoir, reçoit et change lui-même la monnaie. Une pancarte qu’il a eu soin de fixer sur le mur à côté de lui indique que le prix est égal pour tous, « quels que soient l’opinion politique ou religieuse, l’âge, le sexe, la nationalité, la condition sociale du voyageur. »

Escanaba, où cet original est venu planter sa tente et gérer le buffet de la gare, est un des ports les plus fréquentés du lac Michigan. Là s’embarque, une partie du riche minerai de fer des mines de Marquette, sur lesquelles nous allons bientôt arriver. Auparavant il faut traverser de nouveau la forêt vierge, qui n’a rien de celle des tropiques ; les éternels bois de pins s’étendent tout autour de nous. Çà et là des clairières ; on y prépare sur place le charbon de bois qui sert à fondre le minerai de fer. Les bûcherons, les charbonniers, sont à l’œuvre, et la présence de ces hommes en ces lieux déserts donne un peu d’animation au pays. Les fours où l’on cuit les rondelles de pins ont la forme d’énormes cônes d’où se dégage une épaisse fumée résineuse. Les Canadiens français, tous hommes des bois et de père en fils familiers avec la manœuvre de la hache, sont employés à ces travaux, qu’ils exécutent mieux que personne. Quelques-uns ne savent pas parler l’anglais, saisissant exemple de l’attachement du Français pour sa langue maternelle, et de l’éloignement qu’il a toujours professé pour les choses des pays étrangers.

Après vingt heures de voyage, nous voici arrivés à Marquette, terme de notre parcours, et que baignent les eaux du Lac-Supérieur. Nous sommes à 700 kilomètres de Chicago et avons suivi tout le temps une direction du sud au nord. Le train est allé lentement, s’est arrêté à toutes les stations : c’est la règle. Comme