Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/583

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l’honorable patron me dit qu’il me conduirait lui-même et me mènerait en un jour. Le lendemain matin, à l’heure dite, il prétexta une névralgie (je crois qu’il avait bu trop de whisky la veille) et me donna pour automédon un commis-voyageur en machines venu des états atlantiques, d’une des principales usines du Connecticut. Celui-ci, qui avait à visiter les mines pour y prendre des commandes, trouvait bon de faire le voyage gratis. L’homme avait l’air jovial. Il était un peu corpulent, haut en couleur, parlait volontiers, aimait, disait-il, les Français, la vie joyeuse, le bon vin ; bref, c’était une façon de Rabelais américain comme je n’en ai jamais rencontré aux États-Unis. Ce fut du reste pour moi un guide précieux. Nul ne connaissait mieux que lui tous les pas que nous avions à franchir, toutes les mines que nous allions traverser, et tous les gens de la route, qu’il visitait depuis six mois. Sans ce cicérone providentiel, on serait mort de faim, car il n’y a nulle part une auberge. Nous faisons halte au milieu du jour à une maison où il a des amis et où nous sommes reçus à bras ouverts.

De Calumet à Copper-Harbor, nous traversons toutes les mines du comté de Keweenaw, dont beaucoup sont inexploitées. L’une d’elles porte le nom du père Allouez, comme ailleurs il en est une autre qui rappelle celui de Mesnard. Partout le souvenir des premiers découvreurs du lac a été pieusement conservé ; n’avons-nous pas déjà salué Marquette ? Nous visitons deux ou trois de ces mines, entre autres celle de Copper-Falls, qui a été de tout temps fameuse, et où l’on a surtout fouillé le banc volcanique cuivreux dit Ash-Bed ou lit de cendres. Avant d’arriver à cet endroit, au mouillage de Eagle-River, situé à l’embouchure de la rivière de ce nom, nous rencontrons sur la plage d’énormes blocs de métal natif, provenant du découpage des grandes masses souterraines de la mine de Cliff, et prêts pour l’embarquement. Le steamer, en passant, en charge toujours quelques-uns. Il en est qui pèsent jusqu’à 10,000 kilogrammes et valent 25,000 francs. Les voleurs perdraient leur temps de s’attaquer à ces masses pesantes, qu’on ne peut remuer qu’avec de fortes grues ; ils ne cherchent même pas à en tailler des parcelles. La masse gît à terre, informe, béante, aux reliefs contournés, caverneux, tachée çà et là de vert-de-gris. La pluie et l’air l’ont revêtue d’une patine bronzée comme celle des vieilles médailles.

Notre halte à Eagle-River dure peu. La cour de district y tenait ce jour-là ses assises, mais nous n’avions rien à démêler fort heureusement avec les juges américains : nous préférons aller nous restaurer à Copper-Falls. Après le repas et la visite de la mine, nous prenons congé de nos hôtes gracieux et remontons dans notre buggy. Nous avançons presque tout le temps dans une forêt de