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mariage et l’union des sexes [1]. De ces douze commandemens, il en est deux qui recèlent peut-être les deux grandes causes de succès de cet enseignement ; c’est le précepte qui enjoint de croire au Saint-Esprit et celui qui ordonne de garder le secret sur les rites de la secte. Croyez au Saint-Esprit, c’est-à-dire à l’inspiration directe, croyez à vous-même, croyez aux transports et aux illusions de l’imagination ; c’est sous une brève formule la liberté des visions et la promesse de l’extase, c’est en un mot toutes les fascinations du mysticisme. A cette séduction, le secret en ajoute une autre : de tout temps les cultes voilés d’ombres et enseignés à voix basse ont eu pour la tête ou les sens de l’initié un attrait semblable à une sorte de vertige. « Ces préceptes, dit le Dodécalogue de Daniel Philippovitch, garde-les en secret ; ne les révèle ni à ton père ni à ta mère. Qu’on te frappe avec le knout, qu’on te brûle avec le feu, souffre sans rien dire. » Et le prosélyte admis dans la communauté après avoir passé par plusieurs épreuves doit jurer « de garder le silence sur tout ce qu’il verra ou entendra, sans se plaindre ni s’effrayer du knout, du feu ou du glaive. » Une telle discipline explique comment ces hérésies ont été longtemps si mal connues. Pour se mieux dérober aux regards profanes, les khlysty comme les skoptsy, comme tous les sectaires de ce genre qui sortent virtuellement du christianisme, demeurent extérieurement dans l’église dominante, en fréquentent ostensiblement les offices et parfois même les sacremens.

C’est moins du dogme ou de la morale que de leurs rites secrets que semble provenir le succès des khlysty. comme chez toutes les sectes cachées, chez toutes les doctrines qui fuient le jour, comme dans les mystères du paganisme antique et les clandestines réunions des premiers chrétiens, on a chez les khlysty soupçonné d’immorales pratiques, de licencieuses coutumes. Si dans les derniers temps surtout plusieurs communautés de khlysty ont justifié de semblables soupçons, il n’est pas besoin de ce grossier attrait pour expliquer l’éclosion de pareilles sectes. En telle matière, les apparences sont parfois trompeuses, on peut être induit en erreur par un langage imprudent, par les ardentes similitudes, les vives et voluptueuses images si souvent chères aux mystiques. Dans les assemblées des khlysty comme dans celles de la plupart des illuminés, les sens ont un rôle important ; mais, alors même que les bornes de la décence sont franchies, ce n’est le plus souvent qu’un rôle auxiliaire, un simple procédé mystique. C’est au corps d’agir sur l’esprit, c’est

  1. Le commandement qui condamne le vol, une des faiblesses les plus fréquentes du paysan russe, offre une image d’une singulière énergie, bien faite pour frapper des hommes simples. « Ne volez point. Si quelqu’un a dérobé seulement un kopeck (pièce de 4 centimes), on lui mettra au jugement dernier ce kopeck sur la tête, et le péché ne lui sera pardonné que lorsque le kopeck aura fondu dans le feu. »