Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/599

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aux sens de préparer l’imagination à l’extase. Pour cela, comme plusieurs cultes de l’antiquité et quelques sectes anglo-saxonnes, certains sectaires russes ont dans, leur rituel donné une place au mouvement corporel : la danse est non moins que le chant un des élémens de leur office. Chez les khlysty, le rite le plus habituel, est un mouvement circulaire, une sorte de ronde ou de tournoiement, qui à des degrés divers est employé dans le même dessein en différens pays, par exemple chez les derviches musulmans et chez les shakers d’Amérique. Ces rites tourneurs forment la partie la plus originale, la plus essentielle du service divin des khiysly.

Après l’ouverture de la réunion par des cantiques propres à la secte et des invocations au dieu Daniel et au christ Ivan, le chef de la communauté lit dans les Actes des apôtres ces paroles de saint Pierre empruntées au prophète Joël : « il arrivera dans les derniers jours, dit le Seigneur, que je répandrai mon esprit sur toute chair, et vos fils et vos filles prophétiseront, et vos jeunes gens verront des visions, et vos vieillards songeront des songes. » Alors commence une scène plus ou moins semblable à celle que les voyageurs vont chercher en Turquie ou dans les autres pays musulmans, aux tékié des derviches tourneurs. L’assistance entière se met à tourner en cercle, lentement d’abord, puis avec une rapidité croissante qui aboutit enfin à un mouvement vertigineux. Hommes et femmes, jeunes et vieux, sont emportés dans le même tourbillon ; tous semblent saisis d’une sorte de frénésie contagieuse, tous se livrent à des contorsions et s’agitent comme des forcenés jusqu’à complet épuisement, jusqu’à perte de la mémoire et du sentiment. Chacun suivant son inspiration, la piété et les transports des fidèles prennent différentes formes. L’un semble pris d’un tremblement convulsif et cherche l’extase dans un mouvement uniforme, l’autre frappe bruyamment le sol, trépigne des pieds et bondit en l’air ; l’un va se balançant à travers la salle dans une sorte de valse furieuse, l’autre pivote sur lui-même les bras en croix ; les yeux fermés, comme insensible à toute chose et absorbé dans une contemplation intérieure. Chez les khlysty, comme chez les derviches, il y a des dévots si habiles à ce saint exercice qu’à la rapidité de leur mouvement rotatoire ils semblent immobiles, et qu’au lieu d’un homme l’œil ne perçoit plus qu’un fantôme incertain. Dans l’impétuosité du mouvement, les vêtemens se gonflent, les cheveux se dressent sur la tête, l’air tourbillonne dans la salle. Les khlysty offrent alors un spectacle bizarre et presque effrayant, un spectacle qui doit agir sur les sens des prosélytes presque aussi violemment que la danse elle-même. Dans leur emportement, les fanatiques perdent toute conscience du monde extérieur : un haut personnage m’a affirmé qu’on