Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/603

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un exemple de cet impudique mysticisme. C’est aux environs de Pétersbourg que ces skakouny firent leur apparition ; c’est par la nouvelle capitale, par cette fenêtre ouverte sur l’Europe selon la célèbre expression de Pouchkine, que semble avoir pénétré en Russie cette nouvelle folie. La secte paraît d’origine étrangère, occidentale, d’origine européenne ou américaine ; c’est au milieu des populations finnoises du voisinage de la capitale, au milieu des populations protestantes, qu’elle s’est d’abord montrée, et les paysans russes de l’intérieur n’ont fait que se l’approprier et l’adapter à leur grossièreté. Les sauteurs ont été signalés pour la première fois sous le règne d’Alexandre Ier ; ils diffèrent seulement des khlysty par le mode de leurs mouvemens et le terme auquel aboutissent leurs cérémonies.

Au lieu de tourner en rond, les skakouny sautent, d’où le nom vulgaire de sauteurs. Comme les khlysty, c’est de nuit et en secret qu’ils se réunissent l’hiver dans une cabane écartée, l’été au fond des bois. Le chef de la communauté lit des prières d’une voix qui passe graduellement à un chant toujours plus vif. Quand ses auditeurs lui semblent sous l’impression du rhythme, il commence à sauter, et les assistans l’imitent en chantant. Les sauts et les chants deviennent de plus en plus rapides, l’enthousiasme s’exprime par des bonds de plus en plus élevés ; l’heure des révélations et du prophétisme arrive au milieu de ces transports. Le trait particulier de ce singulier office, c’est qu’il s’accomplissait par couples d’hommes et de femmes qui d’ordinaire s’étaient d’avance engagés pour la danse sacrée. Dans les réunions des skakouny des environs de Pétersbourg, lorsque l’assistance était lasse et l’exaltation à son comble, le préposé de la communauté déclarait qu’il entendait la voix des anges ; alors les sauts s’arrêtaient, chaque couple demeurait à la place où il se trouvait, les lumières s’éteignaient, et il se passait de ces scènes étranges qu’aux premiers siècles de notre ère païens et chrétiens se reprochaient mutuellement. Chacun était libre de céder au penchant de son cœur ou aux impulsions de la passion ; tous les sentimens, tous les appétits, passaient pour inspirés, et leur satisfaction pour légitime. Dans ces assemblées, l’inceste même n’était point regardé comme un péché, tous les fidèles, au dire des sectaires, étant frères en Jésus-Christ. A leurs yeux, tout amour ayant un principe surnaturel, c’était un acte de religion que d’y obéir. Aussi regardaient-ils le mariage comme une souillure, une impiété, et ne se laissaient-ils marier qu’afin de se mieux dissimuler. Pour justifier leurs maximes, ils alléguaient les plus scabreuses histoires de la Bible, les filles de Loth et le harem de Salomon. A côté de ces pratiques immondes, les sectaires russes ou finnois des environs de Pétersbourg avaient certains rites