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purs, les saints au milieu de ce monde corrompu, les vierges qui dans l’Apocalypse suivent partout l’agneau.

En touchant au mariage et au rapport des sexes, la religion en Russie a provoqué les aberrations les plus contraires. Elle fait naître d’un côté l’immoral amour du Christ des khlysty ou des skakouny, de l’autre la continence absolue et la mutilation du skopets, aboutissant là, comme dans le monde antique, aux deux extrêmes opposés. Dans leur aversion pour le plaisir et la fécondité humaine, les skoptsy se rapprochent par un côté des bezpopovtsy, des théodosiens et des raskolniks les plus radicaux. Ce point de contact n’est pas le seul. Entre ces sectaires, qui semblent au premier abord si isolés, et le raskol, il n’est pas impossible de trouver plus d’un trait de ressemblance, et, dans des aberrations différentes, des principes ou des tendances analogues. C’est d’abord le caractère russe lui-même, qui chez le skopets, comme chez le théodosien ou l’errant, se montre enclin à pousser ses idées jusqu’au bout, décidé à ne reculer devant aucune extrémité. C’est toujours au fond chez ces mystiques qui en paraissent le plus éloignés, c’est toujours le vieux réalisme russe, si sensible dans toutes les sectes du raskol proprement dit, et qui s’insinue ici dans l’illuminisme même, matérialisant en quelque sorte l’ascétisme, le faisant consister dans une opération de chirurgie, et aboutissant ainsi à une sorte de mysticisme réaliste. C’est encore le culte de la lettre, l’amour du sens littéral, c’est-à-dire la chose même qui répugne le plus au vrai mystique. Il est dans l’Évangile un texte plus facile à citer en latin qu’en français, auquel les skoptsy, changeant une similitude en précepte, prétendent ne faire que se soumettre [1]. Il est dit par le Christ : « Si ton œil droit te scandalise, arrache-le et jette-le, et si ta main droite te scandalise, coupe ta main et jette-la. » Ces conseils, les nouveaux origénistes se les appliquent avec le même aveuglement que les raskolniks d’autres textes non moins malaisés à entendre à la lettre. Ce ne sont pas seulement ces passages par lesquels ils justifient la plus bizarre de leurs coutumes que les skoptsy prennent au sens littéral d’une façon stricte et étroite, ce sont aussi les prophètes et l’Apocalypse, sur lesquels ils fondent des espérances millénaires.

Ce n’est point d’ordinaire sur les jeunes enfans que les skoptsy pratiquent le rite fondamental de leur religion ; c’est le plus souvent sur des hommes faits, alors que le sacrifice est le plus libre et l’opération le plus dangereuse. Cette sanglante initiation a parfois, dit-on, plusieurs degrés : la mutilation est incomplète ou complète,

  1. Sunt enim eunuchi qui de matris utero sic nati sunt, et sunt eunuchi qui facti sunt ab hominibus, et sunt eunuchi qui seipsos castraverunt propter regnum cœlorum : qui potest capere capiat (Vulgate, Matth., XIX, 12).