Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/620

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chargés d’aller demander à Napoléon s’il n’était pas le libérateur annoncé par les prophètes. De ces buveurs de lait ou de ces lutteurs de l’esprit est, dit-on, sorti un groupe de sectaires qui, sans attendre l’établissement de l’empire de l’Ararat, ont voulu mettre en pratique leurs rêves de transformation sociale, prêchant avec la communauté des biens la communauté des femmes, et pour cela désignés sous le nom d’obstchii ou communistes. Le gros des doukhobortses et des molokanes semble demeuré en dehors de telles aberrations ; quelles qu’aient pu être leurs utopies millénaires, ils protestent aujourd’hui de leur respect pour les puissances établies. Sous Alexandre II comme sous Alexandre Ier, les fonctionnaires qui les connaissent s’accordent à vanter leurs mœurs honnêtes et paisibles. Dans les colonies où, pour les isoler et empêcher leur propagande, le gouvernement russe les a plusieurs fois transportés et comme parqués, ces hérétiques se sont fait admirer par leur esprit d’ordre et de travail. C’est dans l’agriculture, et non plus dans le commerce ou la banque, que cette nouvelle classe de dissidens s’est le plus distinguée. Ils ont été parmi les premiers et les plus actifs pionniers des steppes du sud, créant dans des contrées désertes, parfois redevenues incultes depuis leur départ, de laborieuses petites républiques à la fois théocratiques et communistes, et y faisant de ces essais de socialisme pratique qui nulle part n’ont réussi ou quelque peu duré qu’à l’aide d’une foi robuste et d’une étroite discipline religieuse. Cette double garantie ne suffît même point à maintenir toujours l’ordre et la prospérité parmi la religieuse démocratie des bords de la Molotchna. La mort de son chef, du nom de Kapoustine, la livra tour à tour au despotisme ou à l’anarchie, et vers 1840 le gouvernement s’en autorisa pour transporter ces florissantes colonies de la Nouvelle-Russie au Caucase, où les sectaires ont de nouveau fondé de prospères villages.

Il y a au fond du peuple russe des sectes réformées, des sectes protestantes, il y a aussi une secte à tendances juives, secte plus sévèrement poursuivie encore, à la fois plus ignorante et moins connue, mais qui, par son histoire comme par l’originalité de ses doctrines, mérite un moment d’attention : ce sont les judaïsans ou sabbatistes (soubotniki). Le principal trait du culte de ces nouveaux judéo-chrétiens est de fêter le samedi le sabbat juif au lieu du dimanche. Cette secte, qui incline à revenir aux rites du judaïsme, est-elle bien une hérésie chrétienne ? Les sabbatistes ne sont-ils pas les descendans de Juifs jadis amenés au baptême par la violence ou l’intérêt, et qui, de génération en génération et d’une manière de plus en plus confuse, se sont secrètement transmis la foi et les rites de leurs ancêtres ? Un juge de paix du sud de la Russie qui