Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/744

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elle aurait pris part à la lutte, et au lieu de laisser les alliés rôder pendant des années autour des extrémités de la Russie, dans la Mer-Noire et la Baltique, elle leur aurait ouvert les champs de la Pologne et y serait entrée avec eux. Au lieu de « chatouiller la plante du colosse ou de lui limer un ongle, » — ainsi que devaient le dire plus tard, et non sans raison, des publicistes russes, — on lui aurait alors porté « un coup au cœur, » un de ces coups comme sait les méditer et frapper le grand solitaire de Varzin. Ce n’est pas le cabinet des Tuileries qui s’y serait refusé : dans sa dépêche du 26 mars 1855, M. Drouyn de Lhuys posait très nettement la question de Pologne ; ce n’est pas non plus le cabinet de Saint-James qui aurait soulevé de sérieuses objections. Quant à la réussite probable d’une pareille entreprise, il suffit de se rappeler que la Russie était au bout de ses ressources, et que la Prusse n’avait pas encore réformé son organisation militaire, n’était pas encore en possession de son « instrument, » enfin qu’à la place de Guillaume le Conquérant c’était Frédéric le Romantique qui occupait le trône des Hohenzollern… L’esprit demeure confondu devant la contemplation des conséquences qu’eût pu avoir une pareille décision de la part de l’empereur François-Joseph ! La face du monde en eût été changée ; l’Autriche n’eût point certainement connu de Sadowa en 1866 ; l’Europe n’eût point vu le démembrement du Danemark, ni la destruction du Bund, ni la conquête de l’Alsace et de la Lorraine…

C’était dans l’été de 1854, on l’a déjà dit, que le prince Gortchakof fut envoyé à Vienne. Il y remplaça, provisoirement d’abord, et au printemps suivant d’une manière définitive, le baron de Meyendorf, dont la situation était devenue difficile par suite même de ses liens de très proche parenté avec le ministre des affaires étrangères d’Autriche. Alexandre Mikhaïlovitch tenait enfin ce poste de Vienne vers lequel il avait si longtemps aspiré, le poste qui, avec celui de Londres, était considéré, sous le règne de Nicolas, comme le plus élevé dans la diplomatie russe, comme le bâton de maréchal dans la carrière ; mais que cet honneur était maintenant plein d’amertume, et que d’angoisses patriotiques accompagnaient une distinction autrefois ardemment ambitionnée, aujourd’hui acceptée par dévoûment envers son souverain et son pays ! Sur ce terrain jadis si facile et si riant, l’envoyé du tsar ne pouvait voir partout que des ronces et des épines ; dans cette capitale renommée par sa gaîté bruyante et trop souvent frivole, il ne recevait, lui, que des nouvelles désastreuses, déchirantes ; enfin cette « ingratitude autrichienne » qu’il n’avait entrevue et combattue que de loin pendant sa mission de Francfort, il devait maintenant la regarder en face, — et lui sourire ! .. Il y a une douleur plus grande que le ricordare tempi felici nella miseria, c’est de voir un rêve de