Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/754

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Bismarck de déclarer catégoriquement s’il pense déchirer le traité de paix, le traité de Gastein ; — « Non, sera la réplique, je n’ai pas cette pensée ; mais, si je l’avais, vous répondrais-je autrement ? » Voilà un exemple de cette franchise qui déroute, qui confond et semble vous crier à l’oreille avec tel diable de l’Inferno :

Tu non pensavi ch’io loico fossi !


Quant à la politesse meurtrière que saura parfois revêtir le sarcasme de M. de Bismarck, rappelons ici le mot qu’il lancera plus tard aux négociateurs de Versailles venant traiter avec lui de la reddition de Paris affamé, et offrir deux cents millions de contribution. « Oh ! dira-t-il, Paris est un trop grand personnage pour que nous le traitions d’une manière si mesquine ; faisons lui l’honneur d’un milliard. » — C’est là la tournure assurément originale que l’émule de Heine imaginera de donner à la maxima reverentia qu’on doit au malheur ! .. Lorsqu’on est destiné dans l’âge mûr à exercer son humour avec tant d’aisance aux dépens des princes et des peuples, le moyen, étant jeune, de ne pas plaisanter spirituellement tel pauvre diable de paysan de Poméranie qui a bu trop d’eau ? Dans une de ses lettres à sa chère Malvina, le jeune gentilhomme campagnard décrit avec une verve hilare une inondation qui est venue bouleverser son domaine que traverse un petit affluent de la maigre rivière Hampel. Cette inondation l’a coupé de tous ses voisins, lui a emporté tant et tant de barils d’eau-de-vie, « a introduit un interrègne anarchique de Schievelbein jusqu’à Damm, » — et il finit par ce trait : « Je suis fier de pouvoir le dire, dans mon petit affluent de la Hampel un voiturier s’est noyé avec son cheval et tout son chargement de goudron ! .. » Combien autrement fier sera encore un jour ce gentilhomme alors que, dans l’Europe devenue son domaine, il verra disparaître au milieu des flots, des flots de sang cette fois, toute une armée et son chef, tout un empire et son empereur, — currus Galliœ et auriga ejus ! .. Cela n’a pas empêché, à un autre moment, le jeune gentilhomme campagnard de se jeter bravement à la nage pour retirer de l’eau son palefrenier et de gagner la médaille de sauvetage ; pendant bien des années même, cette médaille était seule à orner la large poitrine du ministre de Prusse à Francfort. Interrogé un jour par un collègue auprès du Bund sur une décoration dont le corps diplomatique n’est guère coutumier, il répondit avec le ton qui n’est qu’à lui qu’il lui arrivait parfois de sauver un homme, — dans ses momens perdus, bien entendu ; pour peu qu’on l’eût pressé, il était capable d’ajouter qu’il ne le faisait que pour se donner de l’exercice.

Ainsi, et pour nous résumer, de l’époque de son apprentissage au Cloitre-Gris et à la Georgia Augusta, Otto de Bismarck a