Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/817

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position, il voudrait se marier. D’ailleurs à combien de dangers son infirmité, son isolement ne l’ont-ils pas exposé ? Il loue parfois des gens pour le guider, et souvent les coquins l’abandonnent sur une route inconnue. Son malheur, qui devrait inspirer le respect, tente les mauvais plaisans. De méchans garnemens prennent plaisir à se coucher en travers de son chemin, pour que l’aveugle vienne trébucher sur leur corps. Un soir un ivrogne le rosse cruellement dans la rue ; mais le lendemain le tapageur a honte de cette lâche action et achète le silence de sa victime par un quarteron d’eau-de-vie. Le franc-parler d’Ostap lui fait aussi des ennemis : un diacre, irrité d’une de ses satires, l’assaille à l’improviste avec une pelle de bois qu’il lui brise sur la tête. Par bonheur, l’aveugle n’était point manchot. « Je me retourne, raconte Ostap, je l’empoigne par ses longs cheveux ; je l’aurais foulé aux pieds si les gens ne m’en avaient empêché. » Ces cruelles taquineries, inévitables dans la grossièreté des mœurs rustiques, reviennent souvent dans l’histoire des kobzars. Homère, suivant la légende, dut endurer aussi les mépris quand il mendiait son pain de porte en porte, invoquant le grand Jupiter et le « dieu dont l’arc est d’argent. » Les enfans ne sont pas toujours aussi bons que dans l’idylle de Chénier. Le kobzar André Chout se plaignait déjà à M. Koulich des misères que son jeune guide lui faisait souffrir. « Il est parfois à deux pas de moi, et il me laisse crier sans répondre. Il faut le supporter, car les gens disent déjà : Voyez comme cet aveugle est irritable ! L’autre jour il m’a conduit dans un fossé si profond que, lorsque j’ai levé les mains, je n’ai pu en toucher le rebord. » Heureusement Ostap nous assure que les mœurs s’adoucissent, et que les enfans d’aujourd’hui valent mieux que ceux d’autrefois. Il n’en était pas moins nécessaire au pauvre musicien d’avoir enfin un foyer et une compagne, une protection. Voilà donc notre aveugle qui fait sa cour aux jeunes cosaques. La première qui reçut l’offre de son cœur se laissa conduire à l’autel ; même aux deux premières questions du prêtre elle répondit oui ; mais à la troisième, cédant aux conseils de ses amies, elle articula un non décisif. Une autre s’était laissé attendrir ; quand elle entendait le son de sa kobza sur la grande route, elle laissait tout, la grange et la corvée seigneuriale, accourait auprès de lui. Le maître d’Ostap et celui de la jeune fille étaient consentans au mariage. Un prêtre avide gâta tout ; il demandait 6 roubles pour les marier : jamais le musicien n’avait eu pareille somme à sa disposition. Il s’en alla bien triste et n’entendit plus parler de la belle. Avec une troisième, il fut plus heureux. Nous le retrouvons bientôt marié, père d’une fille. Il a un gendre et des petits-enfans. De ses propres mains, l’aveugle bâtit l’isba commune ; mais, quand Ostap devint veuf, son mauvais garnement de gendre,