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UNE
INVASION
DANS LA PROVINCE DE BUENOS-AYRES

SOUVENIRS ET RECITS DE LA FRONTIERE ARGENTINE.

Un sentiment très particulier s’empare d’un Français de notre siècle, de ce siècle critique, raisonneur, légèrement pédant, lorsqu’il se trouve en présence d’authentiques sauvages, et qu’il les surprend en flagrant délit de sauvagerie, dans tout le feu du meurtre, du vol et de la dévastation. C’est un sentiment d’horreur sans doute, ou plutôt de dégoût, car la bestialité primitive, vue de près, est d’une prosaïque laideur ; c’est en même temps un intérêt ému, une curiosité mêlée de pitié. Ces sauvages brutaux et féroces, ces races dégradées, comme on les appelle, ne seraient-ce pas plutôt des races en voie de formation, et leur plus grand tort consisterait-il moins à être des sauvages qu’à être des anachronismes ? Nos premiers ancêtres n’ont-ils pas eu sur la morale et la liberté des notions tout aussi étranges ? C’est un des caractères de la science moderne, et peut-être le plus remarquable, de tout ramener dans l’étude de la matière et de la vie aux lois d’une évolution ascensionnelle. Eh bien ! voilà une nation à l’état embryonnaire, une peuplade au début de son cycle historique. Profitons de cette singulière bonne fortune de pouvoir contempler sur le vif notre point de départ, d’assister aux premiers vagissemens d’une civilisation. Notre orgueil pourra souffrir de ce spectacle on s’y complaire. C’est affaire d’appréciation et