Page:Revue des Deux Mondes - 1876 - tome 18.djvu/521

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d’accorder des institutions particulières à la Bosnie, à l’Herzégovine, même à la Bulgarie, c’est-à-dire aux provinces qui ont plus ou moins pris part à l’insurrection. Il semblait en effet naturel d’appliquer un remède local à un mal aujourd’hui localisé dans les provinces chrétiennes de la Porte. La Russie a pris à son compte, en cherchant à l’étendre, la proposition anglaise. Qu’a fait le divan ? Aux demandes des puissances, il a répondu par des contre-propositions plus larges, embrassant l’empire entier. La Porte offre de donner à ses états un régime constitutionnel, un parlement composé de deux chambres, l’une élue par le peuple, l’autre choisie par le sultan, et toutes deux ouvertes à tous les sujets turcs, sans distinction de nationalité ou de religion. Le divan a fait comme le débiteur dont les créanciers réclameraient une hypothèque privilégiée sur certaines de ses terres, et qui répondrait en leur offrant une banale garantie sur tous ses biens, sans renoncer à la libre disposition d’aucun. Un tel procédé inspire toujours quelque méfiance. Pour qui connaît un peu la Turquie, les plans de réforme de la Porte sont trop beaux pour être satisfaisans. A l’Europe comme aux chrétiens de l’Orient, quelque chose de plus modeste inspirerait moins de doute.

Qu’est-ce en effet que le système proposé par la Porte ? C’est tout simplement le régime parlementaire, tel qu’il fonctionne plus ou moins librement dans les états civilisés des deux mondes, monarchie ou république ; c’est un parlement composé de deux chambres, tout comme en Angleterre ou aux États-Unis. Il y avait une certaine malice à répliquer par une telle proposition à la Russie, le seul pays de l’Europe, outre la Turquie, encore dépourvu de ce savant mécanisme constitutionnel, la plus à la mode et la plus imitée des machines qui soient jamais sorties des îles britanniques. Le vizir du sultan répondant aux représentons du tsar autocrate par y offre d’une constitution, cela était piquant et humiliant pour l’amour-propre des Russes. L’Angleterre ne pouvait manquer d’en être flattée. Tout en affectant de répéter que ce mécanisme compliqué ne peut régulièrement fonctionner que dans leur île, les Anglais aiment assez voir les autres pays le leur emprunter, sauf à s’amuser dans leur orgueil des bévues ou des accidens des malheureux peuples qui ne savent pas faire jouer la délicate machine. La Russie ne pouvait prendre la chose d’aussi bon cœur, et il n’est vraiment pas besoin d’avoir mis le pied à Stamboul pour partager à cet égard le scepticisme russe. Des élections en Turquie, des députés à Constantinople, un sénat ottoman, tout cela, il faut le reconnaître, n’avait pas l’air assez sérieux pour contraindre la Russie à y voir autre chose qu’un moyen dilatoire ou une plaisanterie déplacée. A force d’être habile et spirituelle, la Porte avait en somme dépassé la