Page:Revue des Deux Mondes - 1877 - tome 19.djvu/675

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n’allait pas au-delà d’une chopine de slivowitz. C’est pourquoi il s’approchait discrètement de l’eau et y plongeait un doigt qui lui suffisait à se laver. Sa femme et ses enfans suivaient d’ailleurs exactement cette manière d’agir. — Le jour du sabbat lui défendait de se livrer à un travail quelconque, ce qui emportait conséquemment l’interdiction de s’occuper de ses affaires. Moïse n’aurait voulu à aucun prix exposer son âme. Il s’asseyait donc dans ses plus beaux vêtemens avec sa femme et ses enfans au comptoir de la taverne, où nul d’entre eux ne donnait à boire ni ne recevait d’argent; mais, les paysans tenant à leur eau-de-vie aussi bien le jour du sabbat que dans la semaine, ils doivent nécessairement la payer. Que faire? Une chose très simple. Les pratiques entraient au cabaret, saluaient le Juif et s’approchaient d’une table. Ils remplissaient eux-mêmes leurs petites mesures de métal, adressaient aux assistans un « A votre santé ! » avalaient la liqueur d’un seul trait, et jetaient leurs sous dans la caisse par un trou que le Juif avait eu soin de percer dans le comptoir. Goldfarb se contentait de loucher très légèrement de leur côté pour voir si tout était en règle.

Moïse, le législateur, dit : « Tout le pain contenant du levain doit être mangé à la fête de Pâques. Durant sept jours, aucun pain avec du levain ne doit entrer dans la maison. » Les talmudistes pratiquaient cette doctrine en s’abstenant d’employer jusqu’aux ustensiles servant à faire lever la pâte. En Judée, il était facile d’obéir à ce commandement, à l’époque où l’on cuisait chaque jour des gâteaux plats sous la cendre; mais maintenant qu’on use de gros pain très levé et qu’on nourrit le bétail avec le son et les autres débris provenant de la fabrication, il devient très difficile, impossible même pour un distillateur, d’observer la loi. Quel parti doit donc prendre le pieux Moïse Goldfarb pour éviter de tomber corps et âme dans un abîme de perdition? Il connaît heureusement son Talmud et y puise un moyen de sauvetage. La veille de la fête de Pâques, il vend son eau-de-vie, son grain, son orge et la nourriture de son bétail, toutes choses qu’il n’a pas le droit de conserver, à son voisin Frantchichek Kabilka pour le prix de 4,000 florins, mais il a l’âme assez grande pour se contenter d’un acte de vente et d’une quittance portant la somme de quatre gros. Sa grandeur d’âme ne s’arrête pas là : afin que l’acquéreur n’ait pas la peine d’emporter immédiatement ses achats, il lui donne en location tout le bâtiment dans lequel se trouve la distillerie.

Les fêtes de Pâques terminées, Kabilka arrive, très ému, et déclare qu’il n’a pas assez d’argent pour compléter les conditions du contrat. C’est alors que la générosité de Moïse Goldfarb éclate dans toute sa splendeur. Il déchire le contrat, rend au paysan sa quittance, lui fait cadeau du prix de la location, et par-dessus le marché