Page:Revue des Deux Mondes - 1877 - tome 19.djvu/812

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monde, sur la très vieille et très curieuse porte qui conduit au cloître, se voit sculptée une tête de moine, celle de François-Xavier, paraît-il. On construisait en ce moment le portail de l’église; le saint homme était présent et suivait des yeux le travail, quand l’un des ouvriers se hâta d’esquisser sa figure sur un bloc de pierre qui se trouvait là, et le transporta tout aussitôt à la place qu’il occupe encore maintenant, au-dessus de l’imposte de l’arc, à droite. La légende est-elle authentique? Je le croirais volontiers. Évidemment ce n’est pas là une tête de convention; on y sent trop la précision, la fermeté de la vie : un capuchon de moine recouvre le front et ne laisse voir que l’ovale de la figure, les traits sont d’un homme jeune encore, la barbe fine s’allonge en pointe, et, dans la bouche souriante, comme prête à bénir, dans le nez droit et délicat, dans les yeux grands ouverts, un peu étonnés, dans chaque détail de la physionomie, en un mot, on reconnaît l’expression de cette nature d’élite, ardente et douce à la fois, merveilleusement saisie par le sculpteur.

La Navarre se divise en deux zones bien distinctes : celle du nord et celle du sud, la montagne et la plaine. Le point le plus avancé de la ligne des montagnes se trouve près de Tafalla; on se rend dans cette ville par le chemin de fer de Pampelune à Saragosse, à travers un pays assez triste, coupé de collines pelées et de plateaux déserts; mais, dès qu’on débouche dans la plaine, le spectacle change : la terre, de couleur brune, révèle au premier coup d’œil son incomparable fertilité : les arbres fruitiers, la vigne, l’olivier, y forment comme un verger non interrompu. Je ne ferai qu’un reproche à ce paysage : c’est d’être un peu aride, un peu sec. La ville elle-même manque d’eau potable; celle que lui fournit le Zadicos, un des affluens de l’Aragon, est terreuse et désagréable au goût; aussi les habitans, pendant l’hiver, sont-ils forcés de recueillir l’eau de pluie qu’ils conservent pour l’été dans de grands vases d’argile fabriqués à cet usage. Tafalla, flor de Navarra, disait le vieux proverbe. Charles III s’y était fait construire un palais tenu pour une des merveilles de l’époque; les jardins, prudemment fermés d’une enceinte de hautes murailles et de tours crénelées, occupaient un espace considérable; le poème du Tasse en avait fourni le modèle : promenoirs et portiques, kiosques et pavillons, rompaient la monotonie des bosquets. La salle à manger, el cenador del rey, était remarquable entre toutes par sa richesse et son élégance : sept arcades ogivales dessinaient un polygone irrégulier sans toiture, garni de sièges de pierre et fermé de grilles de fer délicatement travaillées; chaque pilier portait un petit clocheton surmonté lui-même d’une girouette à musique, qui, par un ingénieux mécanisme, tournait au moindre souffle, tandis qu’au centre de la pièce une