Page:Revue des Deux Mondes - 1877 - tome 22.djvu/208

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essai de pathologie sociale, l’auteur refait la généalogie et raconte la vie de ces malheureux malgré les hasards d’une filiation peu correcte ; il montre par les faits quel terrible héritage de débauche et de maladies, de misère et de crimes pèse sur eux depuis le début du dernier siècle ; il déduit enfin de l’observation les réformes désirables, notamment l’extension du système familial dans les établissemens pénitentiaires destinés à la jeunesse. Bien d’autres aspects des problèmes sociaux seraient mieux compris, si les matériaux ne manquaient pour faire remonter des enquêtes semblables au loin dans le passé.

Heureusement nous pouvons ressaisir dans l’espace ce qui nous échappe dans le temps. M. Charles Dupin l’a dit dans le rapport déjà cité : « L’étude simultanée du sort des classes ouvrières dans les pays situés à l’orient, au centre, à l’occident de l’Europe, équivaut réellement à l’étude de trois époques différentes, l’état ancien, l’état transitoire et l’état récent des peuples les plus avancés dans l’industrie, dans les arts et dans les sciences. » Ainsi, sans beaucoup s’écarter, on peut retrouver dans la réalité actuelle la plupart des systèmes sociaux que le passé a pratiqués, suivant les conditions naturelles du sol et le développement progressif de la race : la constitution patriarcale en Turquie, le régime des communautés agricoles en Russie, les institutions féodales en Hongrie… L’analyse méthodique des transformations qui s’accomplissent sous nos yeux chez les divers peuples éclaire d’un jour plus franc les origines et l’histoire de la société moderne. Aussi, répondant au vœu émis par l’Académie des Sciences, de nombreux observateurs ont étendu l’horizon de leurs recherches et appliqué à la description des ouvriers des deux mondes le modèle donné par les monographies d’ouvriers européens [1]. De curieux types, le mineur des placers californiens, le paysan en communauté de la Chine, le mulâtre affranchi de la Réunion, le parfumeur de Tunis, l’agriculteur du Canada, sont venus occuper, sans les remplir, des lacunes encore larges. Même en Europe, bien des monographies restent à écrire pour faire connaître certaines régions, l’Italie entre autres, si diverse par ses caractères naturels. Avec la même actualité qu’en 1855, on peut désirer que des budgets de Slaves, de Grecs, de Latins et de musulmans, dans les provinces de la Turquie européenne, viennent jeter la lumière sur le sort présent et sur l’avenir des contrées où sont aujourd’hui débattus les destins du monde.

  1. Parmi les savans étrangers qui ont le plus chaleureusement joint leur suffrage et leurs encouragemens à ceux de l’Académie, il convient de citer M. le docteur Schœffle, professeur à l’université de Tubingue et plus tard ministre du commerce de l’empire austro-hongrois, et surtout M. Quételet, dont les beaux travaux se sont souvent rencontrés avec ceux de M. Le Play.