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retrouve déjà sur des cartes du XVIIe siècle (autrefois c’était le golfe gaulois, Sinus gallicus), est d’ailleurs celle qui a prévalu.

Il existe contre les tempêtes de la mer des Ligures plus d’un refuge et d’un abri assuré, et de tout temps on s’est plu à vanter la disposition topographique de la plupart de ces havres. Nous venons de dire à quel état les forces aveugles et inconscientes de la nature en avaient réduit quelques-uns. S’il suffisait, pour décréter la naissance ou la résurrection d’une ville et d’un port de mer, de la volonté des hommes, les rivages qui s’étendent de l’étang de Berre à Port-Vendres seraient aujourd’hui dans une situation plus florissante. Des ports autrefois célèbres verraient les navires de nouveau accourir. Le Rhône, comme jadis au temps de César ou de Constantin recevrait une flotte de bateaux jusqu’à Arles ; la tour Saint-Louis, aux embouchures du fleuve, détrônerait peut-être Marseille, et la rade de l’étang de Berre, comme l’entendait le premier consul dans un jour de caprice, deviendrait un grand port militaire et marchand. Défendu par un étroit et long goulet, ce port d’un nouveau genre l’emporterait à la fois sur Toulon et sur Marseille, et serait une des curiosités de la France. Les défenseurs de ce projet, car il en est encore et il en surgit de nouveaux tous les jours, ajoutent que les meilleurs ports sont les ports intérieurs, surtout depuis les inventions récentes de l’artillerie, et qu’aucun pays ne présente une rade fermée comme celle de l’étang de Berre, qui couvre une superficie de 20,000 hectares, avec des profondeurs qui atteignent 8 et 10 mètres. Tout cela est vrai, mais les villes, les ports de mer, ne se fondent pas par décret, et l’on oublie que le port de Bouc, à l’entrée du canal de Caronte qui mène à l’étang de Berre, le port de Bouc, qui devait, d’après Bonaparte lui-même, remplacer un jour Marseille, est toujours la ville aux maisons sans rues et aux rues sans maisons, comme ces embryons de cités que les pionniers américains jettent au milieu des prairies ou sur les fleuves du Far-West. Quelques-unes de ces cités, nées bien des jours après le port de Bouc, ont aujourd’hui 600,000 habitans, tandis que Bouc attend toujours les siens, et ne présente aux regards étonnés du voyageur que quelques douaniers mélancoliques, minés par la fièvre, qui se promènent tristement sur cette plage aride et déserte, et veillent à la fabrication, à la mise en tas et à l’embarquement du sel. Des salines, une fabrique de soude, quelques cabanes et bateaux de pêcheurs, voilà tout ce qu’on trouve au port de Bouc, voilà ce qu’on y trouvera peut-être toujours.

Les villes, comme les sociétés, comme tous les êtres, naissent, se développent et meurent, et il y a à cela des raisons le plus souvent fatales. Telle ville, dès le début, est enrayée dans son