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les maîtres de Paris, qui siégeaient à l’Hôtel de Ville et ailleurs, recevaient le résumé des investigations secrètes d’un ramassis de gens sans foi ni loi, dont l’ambition parait avoir été d’imiter l’ami du peuple, Marat, qui fut le type même du délateur. C’est pourquoi Augustin Ranvier s’absentait parfois de Sainte-Pélagie pendant des journées entières, et que, sorti de bonne heure le jeudi 18 mai, il ne rentra que fort tard. Il avait assisté au concert donné dans le jour au palais des tuileries, et, le soir, à la représentation du Théâtre-Lyrique. Ce concert et cette représentation n’ont point été des faits accidentels, comme on a pu le croire ; une pièce du programme avait été indiquée par le comité de salut public, et se lie intimement au projet préconçu, en partie avorté, d’incendier Paris.

Le 9 septembre 1870, au conseil du gouvernement de la défense nationale, le général Trochu avait dit : « La Prusse n’osera pas incendier Paris. » Il avait raison ; mais il ne s’imaginait pas alors qu’une fraction de cette garde civique, qu’il aimait à diriger par la seule influence de la force morale, nous réservait cette intolérable douleur. L’idée du crime naquit en même temps que la commune : Paris sera à nous ou ne sera plus. Dans les premiers jours d’avril, un personnage important de l’Hôtel de ville disait textuellement : « S’il le faut, nous brûlerons Paris : c’est raide, j’en conviens ; mais à la guerre comme à la guerre. » Dès le 20 mars, le comité central se met en rapport avec M. Borme, le réinventeur du feu grégeois ; aussitôt que la commune est élue, on institue une délégation scientifique qui a pour mission d’expérimenter toutes les compositions incendiaires que la science peut mettre au service de la révolution. M. Borme, chargé de s’entendre avec cette délégation, sut traîner si bien les choses en longueur, qu’il devint suspect, fut arrêté le 18 mai par Ferré, interrogé par Raoul Rigault, condamné à mort, écroué au dépôt, et qu’il ne dut son salut qu’aux incidens que nous avons déjà racontés. Le 22 avril : « les détenteurs de pétrole sont tenus de faire la déclaration par écrit de leur stock, dans les trois jours, à la délégation scientifique. » — Le 14 mai : « tous les détenteurs de soufre, phosphore et produits de cette nature sont tenus de le faire connaître sous trois jours. » — Le 17 mai : « tous les dépositaires de pétrole ou autres huiles minérales devront, dans les quarante-huit heures, en faire la déclaration dans les bureaux de l’éclairage situés place de l’Hôtel de ville, 9. » — Le 15 mai, on avait enrégimenté les incendiaires. Le membre de la commune, chef de la délégation scientifique, Parisel, avait formé des équipes de fuséens sous les ordres du citoyen Lutz. Ces fuséens portaient un uniforme spécial, veste et pantalon de treillis, large ceinture rouge et bleue ; on n’avait point été embarrassé pour les vêtir, on