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I

Quand la vieille dame qui aux yeux des Hindous personnifiait la compagnie des Indes dans son comptoir de la Cité eut fait place en 1858 à l’autorité directe de la couronne, les administrateurs anglo-indiens sentirent le besoin de présenter aux populations, sous une forme palpable et vivante, quelque incarnation de ce nouveau pouvoir qui, d’un trait de plume, venait de se substituer aux derniers conquérans de la péninsule, aux vainqueurs mêmes de sa récente insurrection. Dès cette époque, au dire de M. Russel, le premier vice-roi, lord Canning, aurait suggéré au prince-consort que le voyage de l’Inde était le complément nécessaire de l’éducation donnée à l’héritier présomptif du trône britannique. Cependant la mort prématurée d’un vice-roi, l’assassinat d’un autre, des complications extérieures en Europe, des épidémies ou des famines dans l’Inde, empêchèrent à plusieurs reprises de donner corps à l’idée de lord Elgin, et le prince se contenta de visiter d’autres parties de l’empire britannique, en laissant son frère le duc d’Edimbourg fouler le premier les bords du Gange dans rase rapide excursion plus intime qu’officielle ; mais vers la fin de 1874 les conditions politiques et sanitaires de l’Inde se trouvaient si exceptionnellement favorables que les conseillers de la couronne n’hésitèrent pas à remettre le projet sur le tapis. Le conseil de l’Inde, saisi de la question le 16 mars 1875, décida que toutes les dépenses de l’expédition à l’intérieur de la péninsule, — on les avait approximativement évaluées à 780,000 francs, — resteraient à la charge du trésor indien, et le 8 juillet M. Disraeli déposait à la chambre des communes une demande de 1,500,000 francs pour les dépenses personnelles du prince ; quant aux frais du transport et du retour, qui devaient être supportés par le budget de la marine, ils étaient portés à 1,200,000 francs, y compris les mouvemens de la flotte.

Dès le début, l’opinion publique s’était vivement prononcée en faveur du voyage projeté. Aussi l’opposition parlementaire se borna-t-elle à critiquer, contrairement à l’habitude des oppositions, la parcimonie du crédit réclamé. M. Disraeli tint bon, et le résultat ne lui donna pas tort, car, par une trop rare dérogation aux précédens des évaluations administratives en général et des devis de voyage en particulier, ce chapitre des dépenses s’est soldé au retour par un excédant que la chambre a aussitôt mis à la disposition de son altesse royale. A la vérité, l’initiative privée devait notablement contribuer, dans l’Inde même, à la splendeur des fêtes et des réceptions qui allaient rehausser cette marche triomphale de plusieurs mois. Rien qu’à Bombay, une souscription publique