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haïr, agir au rebours de notre intérêt le plus évident. Schopenhauer est bien réellement l’inventeur de cette explication, qui répond à tout. Vous invoquez contre les théories pessimistes la voix de la conscience, l’énergique impulsion de nos penchans. C’est précisément cette impérieuse et décevante clarté de la conscience, témoignant contre l’évidence de nos intérêts, qui prouve qu’elle est l’organe de quelque pouvoir extérieur, lequel emprunte sa voix et sa figure pour nous mieux convaincre. Vous en appelez aux penchans : mais ne voyez-vous pas que chaque penchant est comme une pente secrète, préparée au dedans de nous par un maître artificieux pour nous attirer vers son but à lui, un but entièrement différent du nôtre, opposé même aux fins que nous devrions poursuivre, contraire à notre vrai bonheur?

Ce sont là les ruses de l’Inconscient de Hartmann, les duperies de la Volonté de Schopenhauer. C’est le « dieu malin » de Descartes qui a remplacé le dieu de Leibniz. Ce qui n’avait été qu’un jeu de logique tout provisoire, une hypothèse d’un moment pour Descartes, aussitôt rejetée par cette haute raison, devient toute une théodicée, toute une métaphysique, toute une psychologie. — Je n’y ferai qu’une simple objection. Nous pouvons nous étonner que « cette fraude, qui est à la base de l’univers, » soit si aisée à saisir et à convaincre. On nous dit que, quoi que nous fassions, la nature ou l’Un-Tout, Inconscient ou Volonté, triomphera toujours, qu’elle a trop bien arrangé les choses, trop bien pipé les dés, pour ne pas atteindre son but, qui est de nous tromper. On nous dit cela, mais on prouve le contraire. Eh quoi ! ce jeu a réussi pendant six ou sept mille ans, et le voici tout d’un coup démasqué, dénoncé comme un jeu où la nature triche avec nous! Je ne puis admirer de confiance un jeu si maladroit où un homme d’esprit lit couramment, saisit la fraude et la signale. Cette grande puissance, occulte et ténébreuse, qui dispose de tant de moyens, qui a tant d’artifices, de masques et de déguisemens à sa disposition, se laisse surprendre si aisément par quelques-uns de ces pauvres êtres qu’elle cherche à tromper ! Il faut croire alors que ce ne sont pas de simples mortels ceux qui échappent à des pièges si savamment tendus, qui les décrivent et les dénoncent aux autres. S’ils étaient hommes, ils devraient comme les autres subir ce machiavélisme qui les enveloppe, qui les pénètre jusque dans le fond de leur être, dans leur conscience, dans leurs instincts. S’y soustraire, ce serait agir en dehors de cette nature dont ils font partie. Pour y réussir, il faut être autre chose et plus qu’un homme, un dieu, quelqu’un enfin qui soit en état de lutter contre ce tyran anonyme et masqué qui nous exploite à son profit.

Tout cela est une série de contradictions manifestes, simples jeux d’esprit, encore de la mythologie pure. Mais, la contradiction