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admise à la base de la théorie, comme tout s’explique et se déduit! Si nous sommes trompés, rien de plus clair que la démonstration du pessimisme : elle s’appuie précisément sur cette contrariété fondamentale de nos instincts et de nos intérêts, de nos instincts qui nous portent irrésistiblement à des sentimens ou à des actes funestes, tels que ceux par lesquels nous cherchons à conserver une vie si malheureuse ou à la perpétuer en la transmettant à d’autres qui seront plus malheureux encore. — L’intérêt suprême de l’Inconscient est l’opposé du nôtre : le nôtre serait de ne pas vivre, le sien est que nous vivions, nous, et que d’autres vivent par nous. L’Inconscient veut la vie, dit Hartmann, qui développe l’argument favori de son maître, il ne doit donc pas manquer d’entretenir chez les êtres vivans toutes les illusions capables de faire qu’ils trouvent la vie supportable, et même qu’ils y prennent assez de goût pour garder le ressort nécessaire à l’accomplissement de leurs tâches, en d’autres termes, pour se faire illusion sur le malheur de l’existence. Il faut en revenir au mot de Jean-Paul Richter : « Nous aimons la vie, non parce qu’elle est belle, mais parce que nous devons l’aimer; aussi faisons-nous souvent ce faux raisonnement: puisque nous aimons la vie, c’est qu’elle est belle. » Les instincts ne sont en nous que des formes diverses, sous lesquelles se déploie cette déraisonnable et funeste envie de vivre, inspirée à l’être vivant par celui qui l’emploie à son profit. De là l’énergie que nous dépensons follement pour protéger cette existence, qui n’est que le droit à souffrir; de là aussi ces faux jugemens que nous portons sur la valeur moyenne des joies et des peines qui dérivent de cet amour insensé de la vie : les impressions que laissent en nous les souvenirs du passé sont toujours modifiées par les illusions de nos espérances nouvelles. C’est ce qui arrive dans toutes les excitations violentes de la sensibilité qui sont dues à la faim, à l’amour, à l’ambition, à la cupidité et à toutes les autres passions de ce genre[1]. A chacune de ces excitations sont liées des illusions correspondantes qui nous promettent un excédant de plaisir sur la peine.

C’est à la passion de l’amour que le pessimisme fait la guerre la plus acharnée. On dirait que c’est un duel à mort entre Schopenhauer et les femmes qui sont les intermédiaires de l’insigne duperie dont l’homme est le jouet, les instrumenta regni aut doli entre les mains du grand trompeur. C’est en effet dans l’amour que se trahissent surtout le mensonge de l’instinct et u la déraison du vouloir. » — « Qu’on s’imagine un instant, dit Schopenhauer, que l’acte générateur ne résulte ni des excitations sensuelles, ni de l’attrait de la volupté, et ne soit qu’une affaire de pure réflexion; la

  1. Philosophie de l’Inconscient, chapitre XIII, IIIe partie.