Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/499

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nous procurer sur elles, leurs familles et l’anecdote, plus ou moins rapide, plus ou moins originale, de leurs relations, les renseignemens les plus certains, qu’est-ce, à tout prendre, que nous y gagnerions ? Assurément peu de chose pour l’étude d’un caractère dont Vasari nous signale d’un trait l’organisation amoureuse ; mais trop souvent, hélas ! comme l’a si bien dit M. de Maistre, « ce qui suffît ne suffit pas. » Je sais que, s’il y a dans la vie des grands hommes des événemens secrets qu’il importe de mettre en lumière, bien d’autres que nous recherchons n’intéressent que notre curiosité. Alcibiade, exilé, subornant à Sparte l’épouse du roi qui l’accueillit, Michel-Ange et Beethoven toujours déçus, malheureux en amour, Goethe « vivant » avec sa maîtresse d’aujourd’hui le livre qu’il écrira demain, ce sont là des traits utiles à l’explication du développement d’un individu. Tout au contraire, les historiettes de la vie galante du Sanzio ne nous présentent rien que d’accessoire, car même chez un grand homme ce qui n’est absolument que personnel, ce qui ne se rattache point aux grands partis-pris de son existence morale, est de sa nature stérile et caduc et s’en va comme ces feuilles sèches que nul printemps ne verra reverdir ; ce qui n’empêche pas qu’on aimerait savoir quelle était cette belle créature que Raphaël « dans une nuit mystérieuse » étreignit entre ses bras et qui, du fond de son cadre du palais Barberini, darde sur vous son regard de flamme. Qu’importe que les renseignemens se contredisent, pourvu qu’il y en ait abondance ; mais n’avoir où se prendre, qu’une date et quelques vers, quelle ingrate besogne !

J’interroge le portrait du palais Barberini ; il me parle, le regard, le mouvement des lèvres, l’attitude, tout y respire la vie. Insensiblement les sonnets me reviennent à l’idée, et pendant que je me les récite, la femme en personne m’apparaît, je la vois à minuit se glisser chez son amant, en sortir furtive au premier chant de l’alouette, et c’est elle que plus tard je retrouve au lit du mourant. Quelqu’un a raconté qu’on l’avait vue, affolée de désespoir, se jeter au milieu des funérailles. Ce n’est sans doute là qu’une invention, mais ces sortes de choses n’ont besoin que d’être une fois dites ; vraies ou fausses, l’imagination les adopte et ne les lâche plus. Que cette poussière d’étamines se répande à travers les âges, et ce qu’elle renferme de virtualité productive tient du prodige. Quelques strophes qui nous restent de Sappho n’ont-elles pas servi à reconstituer tout un poème de souffrances et d’éplorations ouvrant sa perspective sur ce rocher tragique d’où l’immortelle énamourée s’élance dans la sombre mer ? de même pour Raphaël ; à l’idée de ces beaux bras blancs qui lui font un si doux collier, tout un monde d’enchantemens et de visions nous assiège, et de ces quatre