Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/36

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quelque sorte George Sand qui tient la plume. Si dans les Lettres à Marcie on devine l’influence de Lamennais, dans Spiridion une influence bien autrement apparente et constatée au reste par la dédicace règne sans partage : celle de Pierre Leroux. Par quel secret l’esprit vigoureux peut-être, mais à la fois grossier et confus, de Pierre Leroux a-t-il su établir son empire sur une nature tellement supérieure à la sienne ? On pourrait s’en étonner, si ce n’était le propre de George Sand d’avoir subi toute sa vie l’influence intellectuelle d’êtres inférieurs qu’elle idéalisait en quelque sorte, prêtant pour un jour à leurs conceptions le secours de son éloquence, sauf à se délier sans embarras lorsqu’une influence nouvelle avait succédé à l’ancienne. Pour elle, disait-on assez plaisamment, le style c’est vraiment l’homme, et ce sera pour son biographe futur une longue, mais curieuse étude, que de dénombrer ces influences, de les cataloguer, d’en déterminer les causes et la durée. Je n’entends pour mon compte tirer de cette observation d’autre conclusion, sinon qu’il y aurait quelque duperie à serrer de trop près les théories philosophiques si contradictoires que George Sand met dans la bouche des personnages qu’elle fait parler et à y chercher l’expression véritable de sa pensée. Je ne voudrais pas cependant me contenter de montrer avec quelle éloquence elle savait rendre les angoisses de la recherche philosophique ; je voudrais aussi saisir dans les quelques pages éparses où elle a parlé en son propre nom sa réponse aux questions qu’elle a soulevées dans ses romans ; mais la tâche n’est pas facile, car la langue de George Sand, merveilleuse de précision quand il s’agit de rendre les sentimens, devient flottante et contradictoire lorsqu’elle veut parler dogmatiquement. Au surplus cette contradiction n’était pas seulement dans son langage, elle se retrouvait au fond de sa pensée, et l’on va voir que, même sur les points essentiels, elle avait quelque peine à préciser ses croyances.

L’éloquence même avec laquelle George Sand a fait parler le doute montre que le doute était chez elle un état violent et douloureux. Sa nature n’était pas sceptique, mais croyante. Aussi son premier instinct la poussait-il à affirmer Dieu : « J’ai besoin d’un Dieu, » disait-elle énergiquement, et cela dans les pages mêmes où elle semblait concevoir son existence de la façon la plus vague. Mais c’est lorsqu’il s’agissait de définir comment elle entendait cette idée à la fois si profonde et si simple que sa pensée et sa plume semblent hésiter. Parfois, mais rarement, elle se plaît à confondre l’existence de Dieu avec celle de la nature dont les merveilles la transportent et elle semble voir en lui un créateur perpétuel sans commencement ni fin dans une création perpétuelle et