Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/166

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


cavalerie, tourbillonnant sous les ordres fantastiques de Herlequin, le général en chef, portant des cercueils sur lesquels se dressent des assassins de prêtres, des femmes assises sur des selles garnies de clous enflammés et faisant de là leurs confessions, des clercs, des moines, des évêques, implorant des prières, des avocats, des sénéchaux qui avoient volé le petit avoir du pauvre et portant dans leur bouche quelques-uns des objets soustraits au légitime propriétaire, comme des socs de charrues ou des pièces de fer d’un moulin, tous chargés de poids brûlans et écrasans, n’espérant de soulagement que dans la prière des vivans et les offices que l’église fait célébrer pour les âmes des trépassés. » On conçoit que des gens qui croyaient à la chasse Helquin fussent fort émus des prophéties de Nostradamus. N’avons-nous pas vu tout récemment encore, à propos de je ne sais quelle pronostication sinistre du même Nostradamus sur Paris, s’alarmer certaines personnes que la chasse Helquin fait sourire de pitié ?

Outre cette vie de château, le sire de Gouberville voyageait quelquefois. Son office de lieutenant des eaux et forêts l’exigeait plus encore que ses affaires. Le plus long de ses voyages fut en Touraine et à Blois ; un changement qui se préparait dans ce genre d’offices l’y appela. Il espérait obtenir de l’avancement, c’est-à-dire être nommé maître. Or le roi était à Blois, accompagné des plus hauts fonctionnaires. Ce lui fut l’occasion d’un voyage à petites journées, en 1555, pendant l’hiver. Evreux, Rouen, Caen, Argentan, Sées, Mortagne, d’autres villes aussi hors de Normandie, se trouvent ainsi passées en revue ; mais ce qui tient le plus de place dans un livre de comptes, ce sont les auberges. Que de menus il nous donne ! que de prix il nous indique ! Nous voilà mis au courant de tous les hôtels du Lion-d’Or, de la Cloche, du Pot-d’Étain et du Grand-Turc qu’il rencontre sur sa route. Les noms ont peu changé. Il est à Blois pendant les jours gras ; il dîne au Coq et au Griffon. Accompagné de Symonnet et de Lajoie, il s’en tire pour 7 ou 8 solz : a-t-il un convive de plus, cela va bien à 15 ; mais le dimanche gras, « au garde-menger de la cuysine du Roy, l’escuyer Petit-Jehan leur fist grand chère. » Les démarches qu’il fait à Blois ne laissent pas de lui coûter ; il distribue aux clercs et aux gens de greffe et de bureau force pièces de monnaie et menus cadeaux. La mode n’en est pas nouvelle ; loin de là, elle était alors dans toute sa force. Il assiste au souper du roi, de la reine, du dauphin, de la reine d’Ecosse. Bien plus, le mardi gras, il est invité à la fête donnée au château. « Après le souper, on alla au bal, où je fus, et j’y porte mademoyselle de Montmorency, petite-fille de M. le congnoystable. » On voit que notre sire n’était pas le premier venu.