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administratifs, il n’y fallait point songer. On prit un parti ingénieux qui parait à toutes les éventualités et permettait d’agir sur place.

Chacun se rappelle que pendant la période d’investissement lorsque Paris subit cet essai de bombardement à la fois cruel, inutile et théâtral, — n’est-ce pas cela que les Allemands se sont divertis à appeler : le moment psychologique ? — qui tua quelques enfans dans une école et quelques infirmes dans un hôpital, on reçut ordre de disposer des monceaux de sable dans la cour des maisons, afin d’amortir et de neutraliser le choc des obus. De cette époque, l’hôtel de la Caisse des dépôts et consignations avait gardé dans ses deux cours des tas de sable fort épais ; on allait en profiter pour enterrer les bulletins du double, puisque l’on ne pouvait les enlever. Dans le sable, les sapeurs du génie ouvrirent facilement des tranchées ; on y apportait les fiches par paquets bien serrés, on les couchait les uns à côté des autres, comme des cercueils dans la fosse commune. L’opération fut longue, mais menée sans encombre jusqu’au bout. Lorsque, vers onze heures du soir, tous les bulletins eurent été déposés dans leur lit de gravier, on repoussa le sable dessus ; cela formait trois grands tumulus sous lesquels dormait la sécurité de la dette inscrite ; si le grand-livre avait été brûlé, comme on le croyait alors, chaque créancier de l’état, grâce à l’initiative de la Banque, grâce à l’intelligente activité de M. Chazal, du commandant Peaucellier, du capitaine Garnier, eût retrouvé là le document authentique qui affirme sa créance. Lorsque l’ensablement fut complet, on jeta sur les monceaux des prélarts que l’on découvrit dans une remise, des pavés, des dessus de poêle en faïence et tous les objets incombustibles que l’on put trouver, car il fallait non-seulement garantir les fiches contre les atteintes du feu, mais aussi contre les infiltrations de l’eau lancée par les pompes. M. Chazal put donner, dans la journée même, avis à M. Denière que le double du grand-livre était désormais à l’abri de toute destruction. Le bâtiment qui contenait les bulletins a été épargné par l’incendie, on aurait donc pu éviter ce déménagement ; soit ; mais quels regrets et quel labeur de reconstitution, si la maisonnette avait brûlé, comme tout le faisait présumer !

M. Rouland n’avait fait qu’une courte visite à la Banque ; il avait été promptement reprendre son poste à Versailles ; il y arrivait à l’heure où M. Thiers, debout à la tribune de l’assemblée, disait aux députés consternés : « Ne me demandez pas de vous consoler, je suis inconsolable ! » Dans la matinée même, le chef du pouvoir exécutif avait prévenu le gouverneur de la Banque de France que 40 millions lui étaient indispensables pour le lundi 29 mai ; M. Rouland, avant de quitter Paris, avait donc donné l’ordre de désensabler