Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 28.djvu/195

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Pour comble de malheur, il était malade. Son estomac, après avoir subi les épreuves des auberges d’Antonio Buccaferrata à travers le Midi, puis du Cheval blanc à Toulouse, puis des crémeries de la rue de l’Ouest, puis des brasseries du quartier des Martyrs, avait fini par se révolter à la violence de tant d’assauts successifs et refusait de rien recevoir, étant incapable de rien digérer. Le jeûne presque absolu auquel il était condamné maintenait ses facultés sensitives et pensantes en un état d’exaltation qui m’inquiéta vivement. Dans cette excitation de tout son être, chauffé à blanc par la fièvre, son cerveau, illuminé de visions grandioses, s’emblait avoir redoublé de vigueur et de puissance.

Laurens, vers cette époque, relisait beaucoup ses livres favoris, surtout les volumes incohérens de son vieux Dictionnaire historique. Un beau matin, le hasard de ses recherches sans but le fit tomber sur ce nom : Boniface VIII. Que de tableaux il devina, il entrevit dans la vie si dramatique de ce rude champion de la papauté ! Boniface obligeant son prédécesseur Célestin V à abdiquer la tiare ; Boniface et l’envoyé de France, Guillaume de Nogaret ; Boniface fou à travers le Vatican ; Boniface verrouillant les portes de sa chambre, se heurtant la tête aux murailles, mordant de rage le bâton qui lui sert à assurer sa marche ; Boniface se jetant sur son lit et s’étouffant lui-même dans les plis serrés de ses couvertures, toutes ces scènes, exaspérées, effroyables, stimulaient en lui sa compréhension native du grand et le sollicitaient à la fois.

— Ah ! si Shakspeare avait été peintre, s’écria-t-il en me rapportant le soir ses impressions et ses rêves, quels chefs-d’œuvre il nous eût laissés ! A côté de la folie du roi Lear, il nous aurait montré la folie de Boniface VIII. Un roi fou, c’est gentil, certainement ; mais un pape, c’eût été magnifique. Et puis, sans toucher à la puissance des papes, plus étendue à cette époque demi-barbare que celle des rois, songez au décor, au costume, détails si importans pour le peintre ! La chambre du Vatican pour fond, puis la tiare, les chapes, les robes rouges, violettes, blanches, les mitres d’or ou d’argent, les hauts candélabres, les encensoirs d’un si beau style gothique, les frocs des religieux de tous ordres, les étoffes de soie, de pourpre, tout ce luxe merveilleux de l’église romaine presque au-dessus des richesses de la palette, des éblouissemens du pinceau !

Je l’écoutais ravi.

— Ah ! reprit-il, si Shakspeare…

— Mais votre art a son Shakspeare, interrompis-je. Vous ne pensez donc pas à Michel-Ange ?

— C’est vrai. Pourquoi Michel-Ange n’a-t-il pas abordé ces sujets admirables ?