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II.

Trop de danger accompagne la délégation absolue du pouvoir : le peuple d’Athènes ne veut plus de généralissime; il lui faut, comme par le passé, ses dix généraux, ses généraux exerçant tous le commandement au même titre et commandant en chef, ainsi que le fit Miltiade à Marathon, par quartier. Conon, Diomédon, Lysias, Périclès, Érasinidès, Aristocratès, Archestrate, Protomachus, Thrasylle, Aristogène, remplaceront donc le fils de Clinias. Alcibiade est remplacé ; il n’est pas banni : en homme prudent, pour le moment, il se bannit lui-même. Son château de Rodosto, — de Bisanthe, si nous employons le nom antique, — l’attend sur les bords de la Propontide. Il s’y réfugie, ou plutôt s’y retranche, prend à sa solde des troupes étrangères et va guerroyer pour son propre compte contre les Thraces. Singulier citoyen! Quelle est la république, quelle est la monarchie qui résisterait à de pareils exemples? Athènes était perdue le jour où, dans son sein, l’existence, non pas de deux Alcibiades, mais d’un seul, devenait possible.

L’an 407 avant Jésus-Christ, au moment où cette année, la vingt-cinquième de la guerre, allait finir, Conon, devançant ses neuf collègues, venait à Samos prendre le commandement de l’armée navale. Il trouvait la flotte découragée, réduite à soixante-dix trières et se bornait à faire quelques descentes sur le territoire ennemi. Presque à la même époque, dès le début de l’année 406, Callicratidas succédait à Lysandre. Le remplacement de Lysandre n’était pas une disgrâce; il résultait de l’application régulière de la loi. Le vainqueur de Notium arrivait, suivant l’expression consacrée par nos règlemens, « au terme de son exercice. » Ces dépossessions sont inévitables ; elles ont la fatalité du destin, et pourtant nul ne les accepte sans murmure. L’armée que nous quittons nous paraît une année ingrate, dès qu’elle ne porte pas le deuil de notre départ. Il faut une bien grande âme pour souhaiter un joyeux accueil à son successeur; Lysandre prend sur-le-champ ses mesures pour s’épargner la mélancolie d’un pareil spectacle. Il renvoie à Sardes ce qui lui restait de l’argent avancé par Cyrus. « Que Callicratidas aille lui-même en demander au prince! » Les délégués des villes Ioniennes se lamentent en apprenant le retraite de l’homme qui les a comblés d’honneurs et de richesses, qui leur a laissé espérer l’anéantissement prochain de la démocratie. Lysandre n’a garde de décourager ces adieux éplorés. Ému lui-même, il se montre touché de l’émotion que son remplacement provoque. Pendant ce temps