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L’ÎLE DE CYPRE.

des inscriptions bilingues; mais les Grecs de Cypre étaient, par l’esprit, les moins Grecs de tous les Grecs. Ils n’eurent jamais ni le goût de la liberté républicaine, ni les hautes curiosités de l’intelligence, ni la passion désintéressée du beau. Il semble qu’ils aient été alourdis et comme abâtardis par cette large infusion de sang asiatique et même africain ; on ne trouve pas chez eux cette recherche du mieux, ce désir du progrès, qui caractérisent la race hellénique pure. La population cypriote, à la prendre dans son ensemble, telle que nous la font connaître les textes anciens et surtout les ouvrages sortis de ses mains, sa statuaire et sa céramique, était d’humeur stationnaire et de tempérament conservateur. Grâce aux leçons des Phéniciens, élèves et héritiers de l’Egypte et de l’Assyrie, cette population était arrivée de très bonne heure à un assez haut point d’habileté agricole et industrielle; elle avait de beaucoup précédé, dans cette voie, les tribus de la Grèce propre et des îles de la mer Egée; mais elle ne les suivit pas dans leur marche en avant lorsque celles-ci, prenant pour point de départ les résultats acquis des civilisations orientales, commencèrent à tenter des chemins nouveaux dans le domaine de la science et dans celui de l’art. Dans le reste du monde hellénique, les esprits, tenus en haleine par le mouvement de la vie publique et les lattes de la parole, éveillés et stimulés par les spéculations de la philosophie et les recherches de l’histoire, échauffés par l’amour des belles formes et des proportions heureuses, s’émancipaient de la tradition sans renoncer au bénéfice des méthodes et des procédés qu’elle leur avait apportés; quant aux Cypriotes, docilement soumis à leurs princes, satisfaits de leur richesse, engourdis par leur culte voluptueux, ils n’éprouvaient pas le besoin de changer et de perfectionner ce que leurs pères avaient si bien réglé, dans un temps où Cypre était renommée par l’adresse de ses artisans et par l’éclat de ses fêtes religieuses. Leur langue, comme l’attestent les inscriptions récemment déchiffrées et les gloses d’Hésychius, reste un dialecte très particulier, contenant beaucoup de formes et de mots qui n’avaient point cours hors de l’île ; il ne se trouve point de poètes ou d’écrivains pour l’ennoblir en le cultivant et pour l’élever à la dignité de langue littéraire. On en a, très anciennement, représenté les sons à l’aide d’un alphabet dont les signes paraissent empruntés à l’écriture cunéiforme, et ce fut là peut-être la première notation qui ait été appliquée aux mots de la langue grecque. L’alphabet cypriote aurait donc été, à son heure, un grand progrès, une invention très justement admirée par les contemporains; mais, par le caractère syllabique et la multiplicité de ses signes, il est très inférieur à l’alphabet dit cadméen, à celui que d’autres Grecs, probablement dans le même siècle, tirèrent de l’alphabet phénicien