Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 33.djvu/459

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Sur l’autre rive, un millier d’hommes marchent en avant, frayant à coups de hache le chemin dans les broussailles, et l’on va par la plaine, coupée de fossés, de ruisseaux et de marécages. Ah! il fait bien meilleur chevaucher dans la plaine de Hongrie ! A tout moment on descend de cheval, puis on remonte; tantôt on saute un fossé, tantôt on se baisse dans les bois, et plus d’un est rudement saisi au collet par les branches. On n’entend plus plaisanter ni rire. La nuit venue, il faut camper; de bon logis il n’est pas question; mais le lendemain on entre dans la terre des païens, et joyeusement les chevaux sont mis au trot. D’abord vient, selon l’usage, la bannière de Ragnit, puis celle de saint George, la bannière de Styrie, celles du grand maître et du duc d’Autriche. Beaucoup d’autres encore flottent dans les airs. Les fiers héros chrétiens portent couronnes et panaches sur leurs casques ; l’or, l’argent, les pierres précieuses, les perles, don des nobles dames dont ils sont les serviteurs, resplendissent au soleil. Enfin voici un village. Les chevaliers s’y précipitent comme des hôtes qu’on n’a point invités à la noce. Ils dansent avec les païens la première danse : on tue cinquante de ces misérables; le village est brûlé, la flamme monte haut dans les airs ! Alors le comte Hermann de Gilly tire son glaive du fourreau, l’agite dans l’air et dit au duc : « Mieux vaut chevalier qu’écuyer, » et il l’arme chevalier. Le duc, à son tour, tire son épée et fait chevaliers tous ceux qui se présentent, pour l’honneur de sainte Chrétienté et de Marie toujours vierge. Après quoi on se met à ravager le pays. Dieu a fait aux chrétiens cette grâce, que les païens se sont laissé surprendre. Il leur en coûte cher; on les poignarde, on les assomme. Le pays était plein d’hommes et de richesses : autant de bien pour les chrétiens que de perte pour les païens. Ce fut un bien bon moment.

La nuit fut moins gaie. Les Lithuaniens attaquèrent; on recevait leurs coups sans les voir, mais on les entendait hurler comme bêtes fauves. Le lendemain le maréchal fit ranger chacun sous sa bannière et à son rang. Les païens criaient toujours dans le buisson, mais cela ne leur réussit pas. On en tua beaucoup; on prit des femmes et des enfans : c’était comique vraiment de voir ces femmes, qui avaient deux enfans attachés au corps, l’un devant, l’autre derrière, et ces hommes, qui marchaient par troupes, attachés les uns aux autres comme des meutes. La journée avait été bonne, aussi le soir on fit un joyeux repas. On dévora quantité d’oies, de poules, de moutons, de vaches, de miel, et l’on s’endormit. Le maréchal, pour éviter le danger de la nuit précédente, avait fait planter une forte haie et placé des sentinelles, si bien que l’on dormit tranquillement.