Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 33.djvu/893

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ses rameurs puissent se reposer à tour de rôle. Les signaux, — tà simia, — lui servent de jour à faire évoluer sa flotte. Il la forme en ligne de file, la déploie sur une ligne de front, la concentre en phalange. M. Du Pavillon ne se faisait pas mieux comprendre de la flotte de d’Orvilliers. Pour exciter l’ardeur de ses chiourmes, pour les dresser aux luttes de vitesse, Iphicrate a trouvé un excellent moyen : l’heure du repas venue, il conduit ses vaisseaux au large, rangés, beaupré sur poupe, les uns dans les eaux des autres. Par un mouvement de contre-marche, la ligne s’est développée parallèlement au rivage. Attention ! voilà le signal qui monte : « Ordre à la flotte de pivoter tout à la fois de 90 degrés sur la droite, en d’autres termes de faire par le flanc droit. » Le mouvement s’exécute ; tous les vaisseaux ont maintenant la proue tournée vers le rivage. Le moment d’aller dîner est venu : « A terre, mes enfans, à terre ! Partez tous ensemble et honneur à qui arrivera le premier. » Le prix de la joute n’est pas à dédaigner. Ce prix, c’est le droit d’avoir un accès privilégié à l’aiguade. Les instans accordés au repas sont comptés ; il importe donc de n’en pas perdre, et ceux qui ne pourront remplir que les derniers leur marmite courent fort le risque d’être obligés d’avaler les morceaux doubles. Iphicrate ne craignait pas, grâce aux mesures de précaution qu’il savait prendre, de s’arrêter en pays ennemi pour y faire dîner ou souper ses équipages. Jamais il ne lui est arrivé d’être surpris. Il commençait par donner l’ordre de dresser les mâts et d’envoyer sur chaque navire un homme en vigie, « un homme à la penne, » disait-on au temps de don Juan d’Autriche. Du haut de ces observatoires les guetteurs découvraient une assez grande étendue de terrain pour qu’on eût tout le temps de se rembarquer avant que l’ennemi signalé arrivât sur la plage. Point de feux dans le camp la nuit ; les abords du camp éclairés au contraire. Les rôdeurs n’entrent pas volontiers dans ces cercles de lumière qui les peuvent trahir ; de plus, en cas d’attaque, on sait mieux à quelle troupe les grand’ gardes vont avoir affaire. Ce n’est pas seulement de tactique navale que s’occupait Iphicrate. On lui doit aussi de nombreuses réformes dans l’armement. Il allongea la lance et l’épée, en même temps qu’il diminuait la surface du bouclier. Bien que les Grecs aient eu, dès le temps d’Homère, la prétention d’être bien chaussés, jamais leurs soldats n’avaient porté chaussure aussi légère, aussi facile à dénouer que celle qui fut inventée par Iphicrate et qui en reçut très justement le nom d’iphicratide.

Quand les mœurs militaires commencent à faiblir, quand la plante humaine peu à peu dégénère, ces organisateurs minutieux, ces généraux de second ordre, qui savent appliquer leur esprit aux moindres détails, rendent de grands services. Cependant je mettrais