Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/125

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n’avait nullement la perfide arrière-pensée de demander à l’excès du mal une victoire du bien le jour où il disait aux ministres qu’il avait devant lui : « Si vous voulez que toute attaque violente des partis soit impardonnable, si vous vous voulez que l’émeute et la guerre civile soient détestées autant qu’elles sont funestes, reconnaissez, développez les droits… Entrez dans cette voie, reconnaissez les droits pour tous, car les droits appartiennent à tous sans exception, et si l’on veut fouler aux pieds aujourd’hui la loi politique que la révolution a invoquée, dont je réclame les conséquences, je ne reconnais de droit pour personne, quel qu’il soit, sur la terre de France… » Lorsqu’au lendemain de l’échauffourée napoléonienne de Strasbourg il combattait la loi dite de « disjonction, » par laquelle on voulait établir des juridictions différentes pour les militaires et pour les civils impliqués dans un même complot, il ne se bornait pas à disputer à un ministère un moyen de répression ; il s’attachait aux plus puissantes considérations de droit ; il déroulait la « longue et triste nomenclature des dispositions extraordinaires, des mesures d’exception, » tour à tour adoptées par les gouvernemens successifs, tour à tour impuissantes, et, s’élevant sans effort, il ajoutait : « Il y a au fond de ce spectacle de toutes les mauvaises créations contraires aux droits permanens de la justice, il y a deux grandes leçons pour les peuples et pour les gouvernemens. N’en résulte-t-il pas pour tout cœur droit et pour tout esprit juste que, quand une société est parvenue au point où est la nôtre,… tout ce qui est violent est évidemment inutile et dangereux ? Oui, repassons l’histoire des cinquante années de nos révolutions, et disons à la face du peuple, ce qui vaut mieux que de lui offrir une loi qui altère les règles de la justice, disons-lui que dans ces tristes années il n’y a pas un crime qui ait été utile. Disons-lui qu’il n’y a pas un attentat qui ait produit le résultat qu’on en avait espéré, qu’il n’y a pas un complot qui ait réussi pour le but qu’on s’était proposé… pas un seul ! Que le peuple sache donc que dans l’état de notre société le recours à ces crimes odieux est inutile, même pour la vengeance, et que le gouvernement comprenne aussi que toutes les violations de droit n’ont servi à aucun de ses prédécesseurs à qui il les envie… » Et en parlant ainsi, tout adversaire, tout suspect qu’il fût, il se faisait écouter d’une chambre en défiance, il contribuait singulièrement à l’échec de la loi de disjonction.

Un des plus grands moyens d’action pour Berryer, toutefois, était encore l’expression qu’il savait donner au sentiment national, au sentiment français. Avocat des garanties libérales dans la politique intérieure, il se faisait l’orateur du patriotisme dans la politique extérieure. Il avait eu sans doute bien des préventions à vaincre au