Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/136

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ramenés comme lui à reprendre un rôle dans des conditions si nouvelles.

Jusque-là Berryer, dans ses brillantes campagnes de parole et d’opposition, avait devant lui un régime qui restait toujours la monarchie avec son caractère, ses garanties et ses limites. Il avait soutenu des combats tout politiques, à l’abri d’institutions définies, contre des adversaires nés et formés avec lui dans les luttes généreuses de la restauration. Il connaissait merveilleusement et le terrain sur lequel il avait à se mouvoir et les hommes avec qui il avait à se mesurer. Il était de ce monde d’élite, libéral de mœurs et d’esprit, attaché à un ordre parlementaire qui semblait devoir pour longtemps suffire aux désirs, aux besoins de sécurité et de progrès de la société française. Maintenant tout avait changé en un jour. Toutes les conditions de la vie nationale se trouvaient déplacées ou transformées par la république, par le suffrage universel, par cet avènement soudain et confus d’une démocratie inexpérimentée, assaillie de tentations, entourée de pièges, livrée dès la première heure aux factions et aux sectes. Ce n’était plus seulement une crise politique, une crise limitée d’institutions et de gouvernement, c’était une profonde crise sociale, une immense aventure qui pouvait encore une fois recommencer la vieille histoire des excès de la force suivant de près les excès de désordre. Tout devenait possible dans une situation où il n’y avait plus rien de défini et d’assuré. Berryer n’était ni un vainqueur ni un vaincu de la révolution du 24 février 1848. Il restait un témoin ému, toujours passionné pour le pays, prêt à remonter avec sa puissance de parole sur la scène orageuse des assemblées nouvelles. Il comprenait bien qu’il ne s’agissait plus de querelles d’anciens partis, ni même des rivalités des deux monarchies désormais confondues dans une défaite commune, qu’il y avait avant tout le sol ébranlé à raffermir, l’ordre universel à protéger, peut-être la liberté elle-même à sauvegarder. Par la force des choses, il se trouvait ramené à servir dans une armée où se rencontraient amis et adversaires de la veille, des hommes comme M. Thiers, M. Molé, M. de Broglie, M. de Falloux, M. Odilon Barrot, M. de Montalembert et bien d’autres. C’étaient des conservateurs qui, sans désavouer leur passé, sans préjuger l’avenir, s’alliaient contre le péril du moment, acceptant la république dans ce qu’elle avait de possible et de réalisable, comme le régime qui les divisait le moins.

L’action de Berryer dans les jours agités de 1848 a été des plus sérieuses, quoiqu’en définitive elle n’ait réussi à rien empêcher. Elle a gardé je ne sais quel caractère libre et distinct dans la mêlée des événemens. En réalité, une fois la grande aventure engagée,