Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/137

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Berryer a eu deux ou trois préoccupations essentielles qui ont résumé toute sa politique, qui ont inspiré et dominé sa conduite. Au premier moment, avec tous ceux dont il se retrouvait l’allié, il n’avait qu’une pensée, la défense de la société française menacée de toutes parts, et à cette œuvre pressante, difficile, il portait une autorité qui ne faisait que grandir avec les circonstances, l’ascendant de sa sincérité, de son patriotisme, de sa supériorité dans les affaires.

A peine entré à l’assemblée constituante de 1848, ses premières paroles avaient été un appel à la modération, au désintéressement des partis. Il s’était fait modestement inscrire tout d’abord au comité des finances, où il ne tardait pas à exercer avec M. Thiers une influence prédominante, l’influence du savoir et de la raison.

Les finances en effet étaient un des plus graves dangers de la situation. Il s’agissait avant tout de mettre fin à une crise ruineuse qui se prolongeait depuis trois mois, de retrouver les élémens de l’ordre financier, de relever le crédit en ranimant la confiance, d’arrêter au passage les motions révolutionnaires qui se succédaient, par lesquelles on proposait tantôt un impôt désastreux, tantôt la spoliation de la famille d’Orléans. Ce n’était pas toujours facile avec une assemblée novice, avec des ministres nouveaux aux affaires et qui portaient au pouvoir les susceptibilités de l’inexpérience, les ombrages de l’esprit de parti, qui subissaient aussi impatiemment le concours d’hommes dont ils sentaient la supériorité. Berryer s’attachait passionnément à ce travail, désarmant ou dominant le gouvernement par sa loyauté, et c’est ainsi qu’un jour en pleine séance il tendait la main au ministre des finances, M. Goudchaux, qui s’offensait parce qu’on lui disputait un médiocre impôt, qui semblait croire à une hostilité de parti. « Je conjure M. le ministre des finances, disait-il de son plus chaud accent, je conjure M. le ministre de reconnaître qu’il n’y a rien de désagréable, de fâcheux, ni d’hostile pour lui, que parmi les hommes qui le combattent, il y en a, je dirai même tous, et j’en suis sûr, qui ont mis sous leurs pieds leurs affections, leurs souvenirs, leurs espérances, leurs vues particulières. Pourquoi ? Parce qu’ils sont gens de cœur, gens d’honneur, parce que, quel que soit le parti auquel ils appartiennent, quel que soit le gouvernement qu’ils aient servi ou qu’ils aient regretté ou qu’ils aient désiré ou qu’ils puissent désirer encore pour la France, c’est pour la France qu’ils veulent un gouvernement… Avec le sentiment qui domine dans tous les cœurs honnêtes, nous ne sommes plus qu’un, nous avons une cause commune, nous sommes tous à la république, nous sommes tous du même parti. » Et ce qu’il disait, il le pensait. Après quelques mois de ces luttes incessantes, de cette vie enflammée et laborieuse, il avait le droit