Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/139

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révolution de 1848 l’avait faite, où tout paraissait organisé pour les conflits et où, avant que trois ans fussent écoulés, la république semblait condamnée à un fatal dénoûment. Comment en aurait-il été autrement avec une constitution sans garantie, des partis révolutionnaires toujours frémissans, une majorité conservatrice qui n’avait qu’une puissance de réaction ou de résistance, et un président du nom de Napoléon prêt à se servir de tout pour se frayer un chemin vers l’empire ? Berryer ne se dissimulait pas la gravité des choses. Mêlé à ces luttes ardentes, incessamment renouvelées, il mettait toute son habileté, toutes ses ressources de parole à tenir tête tour à tour aux périls révolutionnaires et aux périls d’usurpation césarienne. Il sentait que tout était plus que jamais « transitoire et précaire » dans l’état de la France, qu’on ne pourrait se dérober à des crises nouvelles, et, sans rien faire pour précipiter ces crises, il prétendait garder pour sa cause le droit de se présenter devant l’assemblée, devant le pays, le jour où la question du choix d’un gouvernement renaîtrait par la proposition d’une révision constitutionnelle. Tout se réunissait pour rendre cette révision inévitable dans l’état moral et politique du pays ; une seule circonstance secondaire suffisait pour la rendre impossible, puisqu’il fallait un chiffre de majorité qu’on ne pouvait pas atteindre. A vrai dire, telle qu’elle se présentait dans l’été de 1851, cette proposition de révision ne pouvait avoir aucune issue pratique, elle ressemblait à un expédient inutile ; mais c’était une occasion solennelle, et à peine le débat avait-il commencé devant l’assemblée, il s’élargissait aussitôt, il devenait une sorte de concours ouvert à toutes les opinions, à tous les partis. Berryer entrait dans cette arène tout armé d’éloquence, opposant à Michel de Bourges, qui venait de faire avec une âpreté de tribun le procès des institutions royales, de l’ancien régime, la monarchie telle qu’il la comprenait, la monarchie dans son histoire, dans son principe, dans ses traditions, dans ses garanties.

C’était une scène pleine de grandeur où un seul homme tenait pendant plusieurs heures toute une assemblée captive, dominant les révoltes de ses adversaires, arrachant à ceux qui l’entendaient cette exclamation : « C’est du Mirabeau ! » Berryer, je l’avoue, ne ménageait guère la république : il n’en avait pas eu jusque-là de bien édifians exemples sous les yeux, et puis dans ses plus grandes libertés il mettait encore une singulière générosité de passion, une grâce ingénieuse d’ironie. « Je ne vous dis pas qu’une société ne peut pas vivre en république, s’écriait-il spirituellement, ne me dites pas qu’une société ne peut pas vivre en monarchie… Mon Dieu ! quand on accuse le passé, on a un grand avantage. La monarchie, à travers toutes les erreurs, toutes les faiblesses, tous les