Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/141

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conflit décisif qui avait mis aux prises l’assemblée et le président, il avait dit : « Arrêtez-vous au premier pas. Si la majorité qui sauva la société française est brisée, si la nation cesse de voir en elle son plus ferme appui et sa plus certaine ressource, je déplore l’avenir réservé à mon pays. Je ne sais pas quels seront vos successeurs, je ne sais pas si vous aurez des successeurs : ces murs resteront peut-être debout, mais ils seront habités par des législateurs muets ! .. » Le discours sur la révision n’était qu’un développement plus ample, plus éclatant des mêmes pensées, un appel plus pressant encore à l’union de toutes les volontés pour la sauvegarde des dernières garanties d’une vie libre. « Armons-nous de la légalité dans des temps qui sont bien difficiles, s’écriait-il : si la convocation d’une assemblée de révision, supérieure à toute personne et à toute autre assemblée, si cette convocation n’a pas lieu, soumettons-nous, attachons-nous à la légalité. Ne laissons pas briser la loi qui existe, c’est la seule force qui nous reste… Écoutez, reconnaissez les voix qui nous entretiennent de nos dissensions passées, qui aigrissent nos ressentimens, qui approfondissent nos divisions. Reconnaissez ces voix, comprenez-les, que ce soit un grand avertissement ; unissons-nous de plus en plus ; soyez inséparables dans l’ordre légal ! .. »

En un mot, s’il ne pouvait ramener la France à la monarchie, il s’efforçait de la retenir au bord des catastrophes révolutionnaires et des coups d’état. Sa prévoyance avait des accens pathétiques ; seulement il ne s’apercevait pas qu’en dépeignant si chaleureusement les dangers, l’impossibilité de la république, les vices, l’incohérence de la constitution, il affaiblissait lui-même d’avance l’autorité de ses suprêmes appels. Il offrait de se rallier pour un jour autour d’une légalité déconsidérée, ruinée par deux années de luttes violentes au profit du solitaire de l’Elysée, seul bénéficiaire des fautes de tout le monde, des excès des républicains comme des passions de réaction des conservateurs. L’honneur de Berryer était dans sa sincérité, et le jour où le coup d’état du 2 décembre 1851 réalisait ce qu’il avait redouté, tranchait le nœud par la force, il attestait cette sincérité, en s’associant aux derniers efforts tentés pour la loi. Il se trouvait à la mairie du Xe arrondissement, donnant, entre tous, l’exemple de l’énergie et de la netteté dans l’improvisation d’une résistance désormais impuissante. Il partageait la fortune de ceux qui allaient à Vincennes expier leurs protestations par une captivité d’un moment.


V

Ce jour-là, sorti de prison ou captif, Berryer restait parmi les