Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/142

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


vaincus, il se considérait comme un vaincu. S’il l’avait voulu ou s’il eût été un autre homme, il aurait pu sans doute plus que personne avoir quelque crédit auprès de celui qu’il avait protégé autrefois de sa parole devant la cour des pairs et qui lui avait écrit au lendemain de sa condamnation : « J’ignore ce que le sort me réserve. J’ignore si jamais je serai dans le cas de vous prouver ma reconnaissance ; j’ignore si jamais vous voudrez en accepter des preuves. » Berryer ne tenait pas à ce genre de reconnaissance, et même lorsque bientôt après il entrait à l’Académie française, il se dérobait à l’usage de la visite au chef de l’état, prenant spirituellement pour prétexte l’embarras que sa présence pourrait causer à son ancien client de 1840. Il était séparé du prince Louis-Napoléon par le 2 décembre ! Il avait vu avec une virile tristesse cette révolution de la force s’accomplir, les libertés parlementaires subir une proscription nouvelle, la France passer encore une fois sous la dictature. Il n’avait ni faveur personnelle à accepter ni rôle public à revendiquer, et à ceux qui lui demandaient de rentrer dans l’assemblée que la constitution de 1852 créait, qu’il avait prévue et caractérisée d’avance en parlant des « législateurs muets, » il répondait : « Qu’irai-je faire dans ce nouveau corps législatif d’où la vie politique est entièrement retirée et où je ne trouverai ni l’action publique ni l’indépendance que les révolutions de 1830 et de 1848 ne nous avaient pas ravie ? .. La tristesse de mes regrets, vous le comprenez, a des causes plus élevées que le sentiment de ma position personnelle. Puis-je sans douleur et sans inquiétude voir la France proscrire par tant de millions de voix les droits et les institutions nécessaires à la puissance et à la dignité des nations ? .. » Il n’avait plus de place dans ce régime qui venait d’effacer en une nuit trente-quatre ans de vie parlementaire pour ramener la France à l’autocratie, aux compressions de l’empire. Il n’avait plus qu’un asile, le barreau, et c’est au barreau qu’il retrouvait l’indépendance, une certaine liberté, le droit de dire encore ce qu’il pensait. — « Vous vous croyez à la tribune, » lui disait un jour un chef de magistrature ; c’était en effet une tribune qu’il relevait de temps à autre pour son usage à côté ou en face de la tribune désormais muette des assemblées.

Les plaidoyers de Berryer ont été une des formes de l’opposition dans un temps où il n’y avait plus d’opposition possible. Le parlementaire, redevenu simple avocat, avait commencé dès les premiers momens par cette affaire de la spoliation de la famille d’Orléans, par ce procès où il saisissait corps à corps l’arbitraire nouveau dans une de ses prétentions les plus exorbitantes, le droit de confiscation par raison d’état. Cette cause, il l’avait rencontrée une première