Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/145

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dans le pays ; elles étaient arrêtées au passage par cet ingénieux système de compression administrative qui faisait de la France « une chambre de malade » où l’on ne pouvait parler qu’à voix basse, et dont Berryer lui-même dévoilait un jour les procédés en disant avec esprit : « Il n’y a pas un journal qui n’ait reçu à certain moment la visite d’un monsieur en habit noir, ayant quelquefois l’apparence d’un homme respectable, et qui, envoyé par ordre officiel, vient, sous forme d’invitation, dire au gérant ou à l’éditeur : Dans tel procès vous ne parlerez pas de ceci, dans telle discussion vous ne répondrez pas à telle attaque, vous voudrez bien ne pas reproduire telle pièce… Il y a même des fêtes dont on avertit de ne pas parler ! .. » Les paroles de Berryer perçaient néanmoins quelquefois les murs du palais, ou elles revenaient en France en passant par quelque journal étranger, — et, dans le silence de l’empire, elles étaient l’éloquente, la persévérante protestation du droit. Elles restaient une des formes les plus vives de cette opposition des cœurs libres à laquelle l’avocat illustré par toutes les luttes pouvait encore donner une voix dans le prétoire. Ce n’est qu’après plus de dix ans, lorsque l’empire, troublé ou embarrassé de ses propres fautes, commençait à rendre aux assemblées une certaine vie, « une participation plus directe à la politique, » ce n’est qu’en 1863 que Berryer acceptait, non sans hésitation, d’être envoyé par Marseille au nouveau corps législatif. Il rentrait dans la vie publique en même temps que M. Thiers pour défendre les mêmes idées, pour combattre sous la même inspiration des excès, des erreurs de politique que l’un et l’autre jugeaient avec la même sévérité. Thiers et Berryer reparaissant sur la scène, c’était la tradition parlementaire plus ou moins renouée, retrouvant nécessairement une force nouvelle. Je ne veux pas sûrement diminuer le mérite des « cinq » députés qui avaient jusque-là représenté l’opposition dans le corps législatif de l’empire. Les « cinq » avaient fait ce qu’ils avaient pu dans les conditions les plus ingrates. Il n’est pas moins certain qu’avec de vieux athlètes portant à la chambre leur autorité et leur expérience tout changeait singulièrement. L’empire avait désormais devant lui de redoutables contradicteurs dans une situation où il avait accumulé les difficultés, — et les complications italiennes, et les affaires du Mexique déjà engagées, et les affaires d’Allemagne commençant à poindre avec la guerre du Danemark, et les affaires financières étrangement compromises. Par le fait, c’était l’œuvre tout entière de dix années d’un régime sans contrôle que des hommes comme Thiers et Berryer avaient à reprendre, à interroger, à suivre dans ses conséquences menaçantes.

Au moment où Berryer rentrait ainsi dans une assemblée si