Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/190

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civilisation qu’elle a trouvées chez les indigènes lui ont été une circonstance plus fatale que ne l’aurait été la plus récalcitrante barbarie. En se donnant la tâche de les protéger et de les élever à une vie sociale nouvelle, elle s’est créé une responsabilité morale dont elle ne peut plus se débarrasser. Depuis son établissement au Cap, on peut dire qu’elle a passé les années à s’imposer des devoirs qui l’ont amenée contre sa volonté à étendre toujours davantage ses possessions, et à augmenter ainsi le poids de son fardeau et le nombre de ses dangers. C’est pour protéger les indigènes qu’elle a laissé partir les boers de la colonie du Cap, qu’elle a mis la main sur Natal, qu’elle a annexé le Transvaal, qu’elle a placé le pays des Basoutos sous sa tutelle ; à chaque fois qu’elle s’est agrandie, un nouveau péril s’est présenté, et il lui a fallu pour l’éviter s’agrandir encore. Là est la fatalité de sa situation dans l’Afrique australe ; elle le sent, elle le sait, elle le dit par les voix de ses publicistes, par l’organe de son parlement. Plus d’annexions ; quelque bonne couveuse que soit la poule, il y a toujours un moment où elle ne peut plus étendre les ailes pour échauffer sa couvée, et c’est là que nous en sommes dans l’Afrique australe, dit pittoresquement M. Trollope. Surtout plus de conquêtes, dit le parlement à ses proconsuls et à ses généraux, qu’on profite de la première victoire pour conclure la paix avec Cetywayo et qu’il ne soit jamais question du pays des Zoulous. Vaine prudence ! Que Cetywayo soit battu, et le Zoulouland sera annexé comme l’a été la Cafrerie. Ce ne sont pas seulement les indigènes qui lui imposent cette obligation, la politique aussi lui en fait une nécessité. Qu’un différend s’élève avec l’état d’Orange, et l’état d’Orange subira le même sort que le Transvaal. Et puis n’est-elle pas sous ce rapport à la merci de ses nationaux ? Elle ne songeait pas à annexer le Griqualand occidental, cependant, lorsque ses sujets en ont pris la route, il a bien fallu les y suivre. Que les mines d’or prennent demain la faveur qui leur manque encore, pourra-t-elle éviter d’ajouter de nouveaux territoires à sa colonie du Transvaal ? L’extension indéfinie lui est donc une nécessité pour sa défense, mais en même temps le premier résultat de chaque annexion nouvelle est de rendre cette défense encore plus difficile qu’elle ne l’était la veille. D’aucuns diront que c’est là l’heureux inconvénient de la grandeur, mais c’est précisément contre l’excès de grandeur que la sagesse et la bonne politique lui conseillent désormais de se prémunir. Les fortunes puissantes se défont aussi sûrement en s’exagérant qu’en cessant de s’accroître, et le titre de ce chapitre de Montaigne : que par divers moyens on arrive à pareille fin, trouve aussi fréquemment une justification funeste dans l’histoire des nations que dans celle des individus.


EMILE MONTEGUT.