Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/202

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Les portraits sont encore des pièces, des documens historiques parce qu’ils nous retracent toute la figure d’une époque. Nous connaissons une collection de gravures qui renferme tous les hommes célèbres que le règne de Louis XIV a vus mourir ou naître. Rien n’est intéressant comme ces physionomies françaises qui se modifient de trente en trente ans. Les personnages qui ont vu Richelieu, Louis XIII et Mazarin ont quelque chose de passionné qui répond bien aux agitations de ce temps souvent troublé ; ceux qui ont fait figure sous le grand roi sont en représentation et presque majestueux ; ceux qui appartiennent au règne suivant doivent davantage aux grâces du temps. Ce sont pour ainsi dire des têtes de construction différente, tant la caractéristique expressive en a changé. Il nous semble qu’on peut être bon juge de la mesure dans laquelle un portrait, même un portrait de femme, donnera l’idée du temps auquel il appartient. On sera facilement choqué, par exemple, si le peintre exagère la mode ou quelque particularité de la parure qui serait au goût du jour. Au contraire on saura gré à l’artiste, s’il a rendu avec une discrétion savante une riche toilette. Nous serons d’accord avec tout le monde en disant que M. Carolus Duran, dans son portrait de Mme la comtesse V…, a fait une œuvre magistrale. Dès le premier jour nous avons été frappé par cette peinture d’un aspect si large et dans laquelle l’auteur a mis un talent de si bon aloi. Il faut louer ce portrait de M. Carolus Duran parce qu’il a grand air et qu’il est étudié très librement, en dehors des préoccupations serviles du bien faire, qui n’aboutissent souvent qu’à un travail d’élève. Copier son modèle comme on le ferait dans une école n’est pas digne d’un genre qui doit reproduire la personne humaine largement, en saisir le caractère et non pas l’analyser par le menu détail. Mme la comtesse V… est en pied, vêtue d’une robe de satin blanc par-dessus laquelle elle porte un manteau noir garni de fourrure. La tête, les bras et les mains sont vivans. Le personnage tout entier, dans son attitude et ses lignes simples, se détache sur l’un de ces fonds d’un ton rompu qui représentent vaguement l’espace et qui n’ont pas, comme la tenture d’un appartement en lampas ou en damas, l’inconvénient d’attirer l’attention et de distraire du sujet. L’exécution tout entière se ressent de cette donnée saine ; le visage, les chairs, les étoffes, la fourrure sont traités avec une justesse de ton et de touche qui est absolument remarquable. M. Carolus Duran a également très bien réussi le portrait d’un enfant. Il a parfaitement saisi la ressemblance de son gentil modèle dans cette improvisation charmante.

Il y a au Salon beaucoup d’autres portraits remarquables : ceux de M. Cabanel, qui sont de la plus grande distinction ; celui qu’a