Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/223

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petits états nos confédérés, vous qui mainte fois m’avez fait un crime de trop ménager leurs immunités et de ne pas réduire les petites couronnes à de simples sinécures, comment se fait-il qu’aveuglé par vos superstitions d’économiste, par votre zèle fanatique pour les prérogatives parlementaires, vous refusiez de voter des droits protecteurs, lesquels, joints à nos lois fiscales, ne peuvent manquer de remplir notre coffre-fort, de faire regorger nos caisses, et nous permettront de tenir les petits princes dans cette entière dépendance, dans ce dur vasselage où sont les pauvres à l’égard des riches ? — Si M. Lasker avait consenti à renier ses convictions parlementaires et libres-échangistes, M. de Bismarck n’aurait pas songé à lui reprocher d’éviter la pluie et le soleil, à le blâmer d’être vêtu et de ne l’être pas à son goût.

Encouragés par le gouvernement, agrariens, industriels et fabricans sont entrés en composition les uns avec les autres, leurs intérêts se sont coalisés. Les éleveurs ont dit aux filateurs : Protégez nos bestiaux, et nous protégerons vos filés de coton. Les agriculteurs ont dit aux maîtres de forges : Défendez-nous contre le blé russe, et nous vous défendrons contre les fers anglais. Donnant, donnant, on est tombé d’accord. Mais pour former dans le Reichstag une majorité disposée à accepter le nouveau tarif douanier, il fallait aussi s’entendre avec ceux qui ne filent ni ne tissent, qui ne labourent ni ne moissonnent, et qui se piquent de confectionner les lois. M. de Bismarck a mis en usage à cet effet les prodigieuses ressources de sa diplomatie et cet art merveilleux de manier les hommes, qui nous fait douter qu’il ait manqué sa vocation en quittant l’agriculture pour la politique. « Crois-tu, disait Hamlet à Polonius, qu’on puisse jouer de moi comme d’une flûte ? » M. de Bismarck est un bien autre musicien que Polonius, peut-être aussi est-il plus facile de faire chanter un député du Reichstag qu’un jeune prince de Danemark.

Le chancelier ne pouvait compter sur ses alliés ordinaires pour enlever le vote de ses droits protecteurs ; une notable partie des nationaux-libéraux est demeurée récalcitrante jusqu’au bout. Comment se procurer l’appoint de voix qui lui était nécessaire ? Il s’est adressé aux catholiques, mettant à profit une circonstance heureuse. Le centre ultra-montain représente en général des provinces manufacturières, où le protectionnisme est en faveur, et ce groupe, fort de plus de cent voix, craignait de se brouiller avec ses électeurs en se prononçant ouvertement contre le nouveau tarif. M. de Bismarck n’a rien négligé pour le confirmer dans ces louables dispositions. Berlin apprit un jour avec stupeur que M. Windthorst, l’ennemi le plus intime du chancelier de l’empire, était allé le voir, qu’il s’était entretenu longuement et familièrement avec lui. Cette conférence secrète mit tous les esprits en émoi et les fit travailler ; on en tira les plus grosses conséquences, qui parurent confirmées