Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/232

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s’arracher à une situation difficile par une diversion digne d’un prince et d’un jeune courage ? C’est tout cela peut-être. Toujours est-il que, si le fils de Napoléon III n’a rencontré qu’une mort obscure, il est tombé avec honneur en bravant le danger. C’est la fin d’un soldat, et c’est aussi l’éclipsé d’une destinée à laquelle ne manquaient point déjà les courtisans empressés à lui promettre un avenir dont ils ne disposaient pas.

Certes tout se réunit pour donner à cette aventure de jeunesse si cruellement dénouée le caractère et les couleurs d’une émouvante tragédie, pour éveiller des impressions, des sentimens qui n’ont rien de vulgaire. Il y a sûrement quelque chose de saisissant dans cette fortune d’une famille dont le premier chef a remué le monde, a élevé un empire par la guerre, a répandu son nom de vainqueur ou de vaincu jusqu’aux extrémités de la terre, et dont le descendant va périr dans une contrée inconnue, au coin d’un champ de maïs, sous la zagaie d’un Zoulou ! Il y a on ne sait quel jeu étonnant de la destinée et des révolutions contemporaines dans cette combinaison mystérieuse qui fait que l’adolescent héritier de l’auteur du blocus continental, du grand ennemi et du grand captif de l’Angleterre, va trouver la mort dans les rangs d’une armée anglaise, sous l’uniforme anglais, non loin de l’île de Sainte-Hélène ! Oui, c’est un des spectacles pathétiques de l’histoire dans un temps où l’on dit qu’il n’y a plus de place pour la poésie. D’un autre côté on ne peut se défendre d’une profonde et respectueuse pitié pour cette désolation d’une mère qui se sent si brusquement frappée au cœur, qui, après avoir vu partir avec crainte son fils plein de vie et de jeunesse, va recevoir un cadavre percé d’un fer obscur. Celle qui fut l’impératrice Eugénie, entourée d’éclat et de courtisans souvent intéressés, n’est plus qu’une majesté de la douleur vers qui vont toutes les sympathies comme vers une mère en deuil, — comme vers toutes les mères qui ont perdu leurs enfans dans des guerres néfastes. Tout ce qu’il est permis de demander, c’est que ses amis ou ceux qui se disent ses amis ne profanent pas ce deuil par une ostentation qu’elle ignore, qu’elle serait la première à désavouer. Ce jeune homme lui-même enfin, il n’avait pas eu le triste privilège d’exciter des animosités. C’était un jeune Français, né Parisien, venu au monde à l’heure des plus hautes prospérités de l’empire, étranger par lui-même à tout ce qui avait préparé les désastres de son pays. Il n’avait pas eu le temps de vivre, de commettre des fautes ; il est mort sous les armes, au premier pas qu’il a fait dans la carrière, avec la bonne grâce de la jeunesse, comme un autre duc de Reichstadt, mais plus heureux que lui, puisqu’il ne s’est pas éteint dans une sorte de captivité.

C’était assez de tout cela, de cette fin à demi romanesque d’un jeune homme, de ce deuil maternel, de ces souvenirs napoléoniens revivant