Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/277

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jetée par des flux et des reflux périodiques de la Russie à la Chine, réclamant à tour de rôle la protection du Tsar Blanc ou celle du Fils du Ciel.

Sur ce fond primitif était venu se greffer à la frontière « l’armée » kosake de l’Iayk. On a beaucoup discuté sur l’origine obscure de la société kosake ; il nous semble qu’on pourrait la définir en un mot : l’apport des grands fleuves russes. Reportons-nous au moyen âge moscovite ; quatre grandes voies d’eau, le Dnieper, le Don, le Volga, l’Iayk, descendent des provinces du tsar aux mers turques, à l’Euxin et à la Caspienne. Entre les terres chrétiennes et le littoral musulman, les steppes du sud et les deltas des fleuves forment une zone vague, les ukraines ou frontières, terre d’asile et forteresse désignée aux transfuges des deux camps. C’est le temps du servage, des guerres perpétuelles, de la lourde tyrannie des boïars : dans leur course lente à travers les plaines moscovites, les grands fleuves ont vu bien des misères, entendu bien des plaintes ; ils passent devant les pauvres villages et dans le cœur des villes opprimées, tentation permanente, route facile qui mène l’homme du Nord à la lumière, l’esclave à la liberté. Les malheureux et les gens d’aventure s’en viennent au fleuve plein de promesses : ils lancent au courant la petite barque, faite d’un tronc d’arbre évidé, qu’on appelle douchegoubka, « perdition d’âme, » et rament vers le sud en chantant la chanson kosake : « Hélas ! brouillards, brouillards aveuglans, vous qu’on déteste comme le chagrin au cœur, vous ne vous levez pas, mes petits brouillards, du côté de la mer Bleue ! » — Ainsi se peuplent les ukraines et les deltas des rivières, en quelque sorte des sédimens humains entraînés par les flots depuis leur source ; et la société kosake se constitue, lente infiltration du servage dans les terres libres. Fidèle à son origine fluviale, le kosak vivait de pêche et de piraterie ; il a été marin avant d’être cavalier. Quand la mauvaise saison arrêtait les pêcheries dans les estuaires poissonneux du Don et du Volga, les petites barques en sortaient pour écumer la mer Noire et la Caspienne, capturant là les marchands grecs et génois, ici les persans et les boukhares. L’audace de ces partisans ne connaissait pas de bornes : à deux reprises, des expéditions kosakes de l’Iayk poussèrent jusqu’à Khiva et pillèrent le Khanat, devançant ainsi l’un des plus pénibles exploits qu’aient accomplis de nos jours les armées russes. Il fallut les terribles répressions qui suivirent les révoltes de Stenka Razine et de Mazeppa pour que le pouvoir central parvînt à s’assurer de façon permanente, au siècle dernier, l’obéissance et les services des « armées » du Don et du Volga, tout en respectant leur libre constitution ; mais l’armée de l’Iayk, moins facile à atteindre, jouissait encore sous Catherine II