Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/302

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nous l’avons vu plus haut. S’il faut en croire un témoignage contemporain, les larmes vinrent aux yeux de l’imposteur, mais il ne se démentit pas : « Je connais cette femme ; son mari m’a rendu jadis un grand service,’ dit-il froidement, et il commanda de la réunir aux autres captifs. Ainsi l’histoire, cet inimitable drame du réel, aurait reproduit à l’avance la scène pathétique que le génie de Meyerbeer a faite immortelle, en l’attribuant à l’imposteur de Munster. — Dans la citadelle, cette terrible nuit se passa en alarmes et en prières. Chacun attendait sa dernière heure et interrogeait l’horizon aux rouges clartés du grand foyer qui refoulaient les ténèbres. Seul le vaillant métropolite Benjamin soutenait les cœurs ; tantôt il priait et exhortait le peuple dans l’église de la forteresse, tantôt, sortant avec les saintes images et suivi de ses ouailles, il faisait le tour des remparts en conjurant de ses mains défaillantes la mer de feu qui montait. L’aube se fit. Les assiégés se précipitèrent aux créneaux, s’attendant avoir les Bachkirs donner l’assaut ; des cavaliers avançaient à travers les ruines et les cendres ; un grand cri de joie monta au ciel : c’étaient les hussards de Michelsohn.

Après avoir refait ses troupes à Oufa, l’infatigable traqueur de Pougatchef était reparti sur les traces du rebelle, passant après lui les rivières à la nage, le suivant à une journée de distance. Le 12 au matin, comme il campait à cinquante verstes de Kazan, une colonne de fumée lui apprit le désastre de la ville ; il fit sonner le boute-selle, mais sa cavalerie surmenée ne put arriver qu’à la nuit. Pougatchef, retranché dans une forte position, opposa une défense désespérée et ne lâcha pied qu’après cinq heures de lutte. Encore ne se tint-il pas pour battu. Le lendemain, il essaya d’un retour offensif pour envelopper Michelsohn avant que ce dernier eût pu rallier la garnison de la citadelle. Repoussé derechef et sur le point d’être pris, il reparaissait après deux jours, le 15, avec une nuée de vingt-cinq mille Tatars, serfs ou kosaks, « qui remplissaient l’air d’horribles hurlemens. » Si tous les rapports contemporains ne l’attestaient, on aurait peine à admettre l’incroyable rapidité avec laquelle ce fuyard refaisait des armées et rentrait en ligne ; elle ne peut s’expliquer que par le trouble profond et le mécontentement général de ces provinces. Pour la troisième fois, Michelsohn, renforcé par la garnison, dispersa ces bandes et donna la chasse à leur chef ; découragé, Pougatchef lâcha sa proie et gagna au sud.

Alors seulement la malheureuse population, dont les angoisses s’étaient ranimées et prolongées, put fêter son libérateur et mesurer l’étendue du désastre. Sur les deux mille huit cents maisons de Kazan, plus de deux mille étaient en cendres. Trois cents cadavres