Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/307

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avec deux concubines. Pougatchef était assis, seul et pensif. Ses armes pendaient au mur. Entendant les pas des kosaks, il releva la tête et leur demanda ce qu’ils voulaient. Ceux-ci commencèrent à parler de leur situation désespérée, et, tout en conversant, ils se plaçaient entre leur interlocuteur et les armes. Comme Émélian les entretenait de ses projets : « Nous avons assez longtemps marché derrière toi, dit l’un, c’est à toi maintenant de marcher derrière nous ! — Qu’est-ce à dire, répliqua Pougatchef, voudriez-vous trahir votre tsar ? » Les kosaks se jetèrent sur lui ; il parvint à se dégager, et, reculant de quelques pas : — « Je vous voyais trahir depuis longtemps, » fit-il. Puis, appelant un jeune kosak d’Iletsk, son favori, il lui tendit les mains en disant : « Lie-moi ! » — Ils le placèrent sur un cheval et le conduisirent droit à Iaytzky ; le 14 septembre 1774, ils le remirent, par une singulière destination de la justice, à ces mêmes officiers qui avaient si durement et si héroïquement souffert par son fait. Le peuple se rassembla sur la place et le reconnut ; il ne nia rien, rejeta le poids de ses fautes sur ses complices, ceux mêmes qui l’avaient livré et l’écoutaient tête basse. « Il a plu à Dieu, s’écria-t-il, de châtier la Russie par mes crimes ! »

Souvarof arriva sur ces entrefaites et se fit remettre la précieuse prise. On ferra le bandit aux pieds et aux mains, on l’enferma dans une cage de bois chargée sur une télègue et on se mit en route. Tout un corps d’armée avec du canon l’accompagnait ; Souvarof ne quittait pas la voiture. Une nuit, comme le feu prit au hangar qui l’abritait, le jeune général monta lui-même la garde jusqu’à l’aube. Ce fut dans cet équipage que Pougatchef retraversa à petites journées toutes ces provinces qu’il venait de parcourir en triomphateur, d’emplir de terreur et de sang. Catherine, dans sa joie, écrivait à Grimm : « M. le marquis de Pougatchef est en chemin de Simbirsk à Moscou, lié, garrotté et soigné comme un ours, pour être pendu dans cette capitale. » Les soldats le nourrissaient de leurs mains à travers les barreaux de la cage ; ils faisaient voir le monstre à la foule accourue sur son passage, en disant aux enfans : « Souvenez-vous un jour, gamins, d’avoir vu le Pougatchef. » Ces gamins, devenus de vieilles gens, racontaient encore à Pouchkine les insolentes reparties du brigand aux questions des passans. Un jour pourtant il se montra lâche devant la lâcheté d’un autre : à Simbirsk, le généralissime comte Panine, en l’interrogeant, fut assez oublieux de sa dignité pour frapper au visage ce prisonnier ; Pougatchef tomba à genoux et demanda grâce.

Le convoi arriva à Moscou : cette même populace, qui attendait l’imposteur en faisant des vœux pour sa victoire, se rua aux portes pour insulter à sa misère. On l’enchaîna à un mur, dans la cour de l’hôtel des Monnaies ; durant les deux mois qu’exigea l’instruction