Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/316

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l’oisiveté d’une vie de cour donne quelquefois cent heures à une journée, il se trouva que nous en passâmes un assez grand nombre dans le même salon, attendant celles où il plairait au maître de se montrer ou de sortir. Ce fut dans un de ces momens d’ennui que j’entendis M. de Talleyrand se plaindre de ce que sa famille n’avait point répondu aux projets qu’il avait formés pour elle. Son frère, Archambault de Périgord, venait d’être exilé. Il était accusé de s’être livré à ce langage moqueur assez commun à cette famille, mais qu’il avait appliqué à des personnages trop élevés, et surtout on lui savait mauvais gré d’avoir refusé de donner Eugène Beauharnais à sa fille, qu’il aima mieux marier au comte Just de Noailles. M. de Talleyrand, qui désirait ce mariage autant que Mme Bonaparte, blâmait la conduite de son frère avec amertume, et je comprenais fort que sa politique personnelle eût trouvé son compte dans une pareille union.

Une des premières choses qui me frappa, quand je causai un peu avec M. de Talleyrand, ce fut de le trouver sans aucune espèce d’illusion ni d’enthousiasme sur ce qui se passait autour de nous. Le reste de cette cour en éprouvait plus ou moins. La soumission exacte des militaires pouvait facilement prendre les couleurs du dévoûment, et il en existait réellement chez quelques-uns d’entre eux. Les ministres affectaient ou ressentaient une profonde admiration ; M. Maret se parait à toute occasion de toutes les apparences de son culte ; Berthier demeurait paisiblement sur les réalités de son amitié ; enfin il semblait que plus ou moins chacun éprouvât quelque chose. M. de Rémusat s’efforçait d’aimer le métier auquel il s’était soumis, et d’estimer celui qui le lui imposait. Quant à moi, je ne laissais pas échapper une occasion de m’émouvoir et de m’abuser. Le calme, l’indifférence de M. de Talleyrand, me déconcertaient. « Eh, bon Dieu ! osai-je lui dire une fois, comment se peut-il que vous puissiez consentir à vivre et à faire, sans recevoir aucune émotion de ce qui se passe, ni de vos actions ? . — Ah ! que vous êtes femme et que vous êtes jeune ! » répondit-il. Et alors il commençait à se moquer de moi comme de tout le reste. Ses railleries blessaient mon âme, et cependant elles me faisaient sourire. Je me savais mauvais gré de l’amusement qu’il me donnait par ses propos piquans, et de ce que, mon amour-propre se faisant une certaine vanité du petit mérite de comprendre son esprit, je me révoltais moins contre la sécheresse que je découvrais dans son cœur. Au reste, je ne le connaissais point encore, et ce ne fut que bien plus tard que, perdant avec lui l’état de gêne où il met toujours ira peu ceux qui l’abordent pour la première fois, je fus à portée d’observer le singulier mélange qui compose son caractère.

Au sortir de Bruxelles, nous visitâmes Liège et Maestricht, et