Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/317

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


nous rentrâmes dans l’ancienne France par Mézîères et Sedan. Mme Bonaparte fut charmante dans ce voyage, et laissa des souvenirs de sa bonté et de sa grâce que, quinze ans après, je n’ai point trouvés effacés.

Je rentrai dans Paris avec joie, je me retrouvai au milieu de ma famille, et libre de la vie de cour, avec délices. M. de Rémusat et moi, nous étions fatigués de la pompe oisive, et agitée cependant, dans laquelle nous venions de passer six semaines. Rien ne valait pour nous ces tendres épanchemens d’un intérieur uni par les plus douces affections et les plus légitimes sentimens.

A son arrivée à Saint-Cloud, Bonaparte fut harangué et complimenté, ainsi que Mme Bonaparte, par une députation des corps, des tribunaux, etc. ; il eut aussi la visite du corps diplomatique. Peu de temps après, il s’occupa de donner de la splendeur à la Légion d’honneur et lui nomma un chancelier, M. de Lacépède. Depuis la chute de Bonaparte, les écrivains libéraux, et Mme de Staël entre autres, ont jeté une sorte d’anathème sur cette institution, en rappelant une caricature anglaise qui représentait Bonaparte découpant le bonnet rouge pour en faire des croix. Cependant, s’il n’avait pas abusé de cette création, non plus que de tout le reste, il semble qu’on n’eût pas pu blâmer l’invention d’une sorte de récompense qui excitait à tous les genres de mérite, sans devenir une charge bien onéreuse pour l’état. Que de belles actions ce petit morceau de ruban a fait faire sur les champs de bataille ! Et s’il eût été accordé de même seulement à l’honneur exercé dans tous les états, si l’on n’en eût pas fait une distinction donnée souvent par le caprice, c’était une idée qui me semble généreuse que d’assimiler tous les services rendus à la patrie de quelque genre qu’ils fussent et de les décorer tous de la même manière. Quand il est question des créations faites par Bonaparte, il faut se garder de les condamner sans examen. La plupart d’entre elles ont eu un but utile et ont pu tourner à l’avantage de la nation. Mais son goût démesuré pour le pouvoir les gâtait ensuite à plaisir. Révolté contre tous les obstacles, il ne souffrait pas davantage ceux qui venaient de ses propres institutions, et il les paralysait et les discréditait promptement en y échappant par une décision spontanée et arbitraire.

Ayant dans le cours de cette année créé aussi les différentes sénatoreries, il donna un chancelier au sénat, un trésorier et des préteurs. Le chancelier fut M. de Laplace, qu’il honorait comme savant, et qui lui plaisait parce qu’il savait très bien le flatter. Les deux préteurs furent les généraux Lefebvre et Sérurier, et M. de Fargues [1] fut trésorier.

  1. M. de Fargues loi avait été utile au 18 brumaire.