Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/327

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raison qui me fait trouve du plaisir à entendre murmurer le vent et les vagues de la mer. En Égypte, on a voulu me faire lire l’Iliade, elle m’a ennuyé. Quant aux poètes français, je ne comprends bien que votre Corneille. Celui-là avait deviné la politique, et, formé aux affaires, eût été un homme d’état. Je crois l’apprécier mieux que qui que ce soit, parce qu’en le jugeant j’exclus tous les sentimens. dramatiques. Par exemple, il n’y a pas bien longtemps que je me suis expliqué le dénoûment de Cinna. Je n’y voyais d’abord que le moyen de faire un cinquième acte pathétique, et encore la clémence proprement dite est une si pauvre petite vertu, quand elle n’est point appuyée sur la politique, que celle d’Auguste, devenu tout à coup un prince débonnaire, ne me paraissait pas digne de terminer cette belle tragédie. Mais une fois Monvel, en jouant devant moi, m’a dévoilé tout le mystère de cette grande conception. Il prononça le Soyons amis, Cinna, d’un ton si habile et si rusé que je compris que cette action n’était que la feinte d’un tyran, et j’ai approuvé comme calcul ce qui me semblait puéril comme sentiment. Il faut toujours dire ce vers de manière à ce que de tous ceux qui l’écoutent, il n’y ait que Cinna de trompé.

« Quant à Racine, il me plaît dans Iphigénie ; cette pièce, tant qu’elle dure, vous fait respirer l’air poétique de la Grèce. Dans Britannicus, il a été circonscrit par Tacite, contre lequel j’ai des préventions parce qu’il n’explique pas assez ce qu’il avance. Les tragédies de Voltaire sont passionnées, mais ne fouillent pas profondément l’esprit humain. Par exemple, son Mahomet n’est ni prophète, ni arabe. C’est un imposteur qui semble avoir été élevé à l’École polytechnique, car il démontre ses moyens de puissance comme moi je pourrais le faire dans un siècle comme celui-ci. Le meurtre du père par le fils est un crime inutile. Les grands hommes ne sont jamais cruels sans nécessité.

« Pour la comédie, elle est pour moi comme si l’on voulait me forcer à m’intéresser aux commérages de vos salons ; j’accepte vos admirations pour Molière, mais je ne les partage pas ; il a placé ses personnages dans des cadres où je ne me suis jamais avisé d’aller les regarder agir. »

Il serait facile de conclure par ces différentes opinions que Bonaparte n’aimait à considérer la nature humaine que lorsqu’elle est aux prises avec les grandes chances de la vie, et qu’il se souciait peu de l’homme dégagé de toute application.

C’est dans de telles conversations que s’écoula le temps que je passai à Boulogne avec le premier consul, et ce fut à la suite de ce voyage que j’éprouvai le premier mécompte qui devait commencer à m’inspirer de la défiance de cette cour où j’étais appelée à vivre.