Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/329

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tous les cas elles n’auraient été que passagères, puisque rien dans ma conduite sous ses yeux ne paraissait différent de ma réserve première. Enfin, pour se justifier à mes yeux, elle me dit que la famille de Bonaparte avait la première, pendant mon absence, répandu contre moi des bruits injurieux : « Vous ne voyez pas, lui dis-je, qu’à tort ou à raison, on croit ici, madame, que le tendre attachement que je vous porte peut me rendre avisée sur ce qui se passe autour de vous, et enfin, quoique mes conseils soient un bien faible secours, cependant ils peuvent encore ajouter à votre prudence fortifiée de la mienne. Les jalousies politiques me paraissent faire défiance de tout, et je crois que, quelque mince personnage que je sois, on voudrait vous brouiller avec moi. » Mme Bonaparte convint de la vérité de cette réflexion ; mais elle n’eut pas la moindre idée que je dusse m’affliger longtemps de ce qu’elle ne l’avait pas faite la première. Elle m’avoua qu’elle avait fait à son époux des reproches relatifs à moi, et qu’il avait paru s’amuser à la laisser dans l’inquiétude sur mon compte. Toutes les petites découvertes que ces circonstances me firent faire sur les personnages dont j’étais entourée m’effarouchèrent et troublèrent les sentimens que je leur avais dévoués. Je commençai à sentir une sorte de mouvement dans le terrain qui me portait, et sur lequel j’avais marché jusqu’alors avec la confiance de l’inexpérience ; je sentis que je venais de connaître un genre d’inquiétude qui, plus ou moins, ne me quitterait plus.

En quittant Boulogne, le premier consul fit consigner dans un ordre du jour qu’il était content de l’armée, et nous lûmes ces paroles dans le Moniteur du 12 novembre 1803 :

« On a remarqué comme des présages qu’en creusant ici pour établir le campement du premier consul, on a trouvé une hache d’armes qui paraît avoir appartenu à l’armée romaine qui envahit l’Angleterre. On a aussi trouvé à Ambleteuse, en travaillant à la tente du premier consul, des médailles de Guillaume le Conquérant. Il faut convenir que ces circonstances sont au moins bizarres, et qu’elles paraîtront plus singulières encore, si l’on se rappelle que lorsque le général Bonaparte visita les ruines de Péluse en Égypte, il y trouva un camée de Jules César. »

L’application n’était pas trés heureusement choisie, car malgré le camée de Jules César, Bonaparte avait été contraint de quitter l’Égypte ; mais ces petits rapprochemens, dictés par l’ingénieuse flatterie de M. Maret, plaisaient infiniment à son maître, qui d’ailleurs ne croyait pas qu’ils fussent sans effet sur nous.

On n’épargna rien à cette époque pour que tous les journaux réchauffassent les imaginations sur la descente ; Il me serait impossible de dire si Bonaparte croyait encore réellement qu’elle fût praticable. Il en avait l’air du moins, et les frais que l’on fit pour