Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/339

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en moment, il se sentait comme à faux. Il avait cru dominer l’opinion, et elle lui échappait ; il s’était dans le début, j’en suis certaine, dominé lui-même, on ne lui en savait nul gré ; il s’en indignait, et peut-être jurait intérieurement qu’on ne l’y rattraperait plus. Ce qui semblera peut-être singulier à ceux qui n’ont pas appris à quel point l’habit d’uniforme éteint chez ceux qui le portent l’exercice de la pensée, c’est que l’armée, dans cette occasion, ne donna pas la plus légère inquiétude. Les militaires font tout par consigne et s’abstiennent des impressions qui ne leur sont point commandées. Un bien petit nombre d’officiers se rappela alors avoir servi et vaincu sous Moreau, et la bourgeoisie fut bien plus agitée que toute autre classe de la nation.

MM. de Polignac, de Rivière et quelques autres furent successivement arrêtés. Alors on commença à croire un peu plus à la réalité de la conspiration, et à comprendre qu’elle était royaliste. Cependant le parti républicain revendiquait toujours Moreau. La noblesse fut effrayée et se tint dans une grande réserve ; elle blâmait l’imprudence de MM. de Polignac, qui sont convenus depuis qu’ils n’avaient pas trouvé pour les seconder le zèle dont on les avait flattés. La faute, trop ordinaire au parti royaliste, c’est de croire à l’existence de ce qu’il souhaite et d’agir toujours d’après des illusions. Cela est ordinaire aux hommes qui se conduisent par leurs passions ou par leur vanité.

Quant à moi, je souffrais beaucoup. Aux Tuileries, je voyais le premier consul sombre et silencieux, sa femme souvent éplorée, sa famille irritée, sa sœur qui l’excitait par des paroles violentes ; dans le monde mille opinions diverses, de la défiance, des soupçons, une maligne joie chez les uns, un grand regret chez les autres du mauvais succès de l’entreprise, des jugemens passionnés ; j’étais remuée, froissée par ce que j’entendais et je sentais ; je me renfermais avec ma mère et mon mari ; nous nous interrogions tous trois sur ce que nous entendions, et sur ce qui se passait au dedans de nous. M. de Rémusat, dans la douce rectitude de son esprit, s’affligeait des fautes qu’on commettait, et comme il jugeait sans passion, il commençait à pressentir l’avenir, et m’ouvrait sa triste et sage prévoyance sur le développement d’un caractère qu’il étudiait en silence. Ses inquiétudes me faisaient mal ; combien je me sentais déjà malheureuse des soupçons qui s’élevaient au dedans de moi ! Hélas ! le moment n’était pas loin où mon esprit allait recevoir une bien plus funeste clarté.