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société, soit d’hommes, soit d’animaux ? est-ce un véritable individu ayant non-seulement une vie propre, mais même une conscience propre ? — Déjà les anciens philosophes, Platon et surtout Aristote, avaient représenté la société comme un grand corps vivant, un véritable animal à mille têtes. Déjà les poètes anciens et modernes étaient allés jusqu’à en décrire les membres :

…. Pendant que le bras armé combat au dehors,
La tête prudente se défend au dedans, car tous les membres d’une société, petits et grands,
Chacun dans sa partie, doivent agir d’accord
Et concourir à l’harmonie générale comme en un concert….
C’est pourquoi le ciel partage la constitution de l’homme en diverses fonctions
Dont les efforts convergent par un mouvement continu
Vers un résultat et un but unique : — la subordination….
Il y a dans l’âme d’un peuple une force mystérieuse dont l’histoire
N’a jamais osé s’occuper, et dont l’opération surhumaine
Est inexprimable à la parole ou à la plume [1]


La similitude entre les sociétés et les êtres animés, qui ne paraissait alors qu’une sorte de figure poétique, redevient chez les philosophes du XVIIIe siècle, comme autrefois chez Aristote, une analogie scientifique. Rousseau, dans son article de l’Encyclopédie sur l’économie politique, va jusqu’à déterminer les organes particuliers du corps social. « Le pouvoir souverain, dit-il, représente la tête, les lois et les coutumes sont le cerveau, les juges et les magistrats sont les organes de la volonté et des sens ; le commerce, l’industrie et l’agriculture sont la bouche et l’estomac qui préparent la substance commune ; les finances publiques sont le sang, qu’une sage économie, en faisant les fonctions du cœur, distribue par tout l’organisme ; les citoyens sont le corps et les membres, qui font mouvoir, vivre et travailler la machine. On ne saurait blesser aucune partie sans qu’aussitôt une sensation douloureuse ne s’en porte au cerveau, si l’animal est dans un état de santé. » Cet organisme décrit par Rousseau représente parfaitement la société au point de vue des intérêts économiques ; mais de nos jours on est allé plus loin. On considère ces rapprochemens entre le corps social et l’animal non comme de pures analogies, mais comme des identités qui expriment la réalité même avec une entière exactitude.

C’est à Auguste Comte que revient l’honneur d’avoir mis hors de doute l’intime lien qui unit la science de la vie avec la science de la société. Pourtant il recommandait à la sociologie de se tenir en garde contre les empiétemens de la biologie. M. Spencer, au contraire, tend à fondre les deux sciences en une seule. Dans ses Principes de sociologie, il entreprend de s’élever à une vue systématique des phénomènes sociaux et de dégager les lois qui les

  1. Shakspeare, Troïlus et Cressida.